Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

Le MEIRI

Portrait d’un Rabbin Catalan de la tolérance  (1249 – 1316)

Recension d'un livre du rabbin Philippe HADDAD
par Joël PUTOIS
paru dans Yerushalaim n°29 



Notre ami le Rabbin Philippe Haddad, dont Yerushalaïm a publié plusieurs études précieuses, a fait paraître l’an dernier un  livre, petit par le volume (118 p.), mais d’une remarquable densité et profondeur, sur la vie et l’œuvre du Meiri, rabbin catalan du 13e. siècle. Ce rabbin demeure célèbre pour la tolérance qu’il a manifestée à l’égard des autres confessions monothéistes, Christianisme et Islam, en dépit des péripéties conflictuelles et parfois dramatiques qui ont marqué, comme on le sait, les relations de ceux-ci avec le Judaïsme.

L'auteur a consacré la première partie de son livre à présenter un survol de la vie de la diaspora juive en terre chrétienne (et musulmane) après la destruction du second Temple en 70. Yerushalaïm recommande à ses lecteurs la lecture de ce livre et, pour les y encourager, en présente ci-dessous un condensé succinct composé par Joël Putois


 

Le Meiri en son temps

 

Depuis la destruction du premier Temple, la Judée a été constamment occupée (Babyloniens, Perses, Grecs, Romains), par des nations polythéistes. Cela ne signifie pas que l’homme en soit diminué dans sa dignité. Ainsi tout être humain porte l’image divine en lui, le monde repose aussi sur les justes des nations et l’espérance messianique envisage une fraternité universelle. Mais pour l’heure, les nations étaient idolâtres et la mémoire d’Israël était trop marquée par les guerres, l’occupation de sa terre et les exils.

L’essor de l’Eglise et la conversion de Constantin, baptisé en 337, ne feront que renforcer ce sentiment. Pour le Judaïsme, la divinité, voire la messianité de Jésus sont contestées, l’attitude des Pères (mesures discriminatoires) et la naissance d’un antisémitisme théologique (les thèses du Verus Israël ou du déicide) consomment définitivement la rupture. De la part de l’Islam, les Juifs auraient pu espérer un meilleur traitement. Mais les rapports avec Mahomet deviennent tendus et le juif (comme le chrétien) est défini dans le Coran comme dhimmi (protégé). La porte reste ouverte sur l’ambiguïté entre tolérance réelle et vexations, pogroms, expulsions qui, même s’ils furent moins fréquents qu’en terre chrétienne, vont marquer la mémoire juive.

En réaction, le regard porté par le judaïsme rabbinique sur le monde non-juif dans sa globalité restera méfiant. Certes, les juifs sont en exil chez les nations et se doivent de respecter les lois et coutumes des pays d’accueil. Mais au plan confessionnel, la seule théorie positive portée sur le christianisme et l’islam est qu’ils préparent le monde à la reconnaissance du Dieu Un.. Cela n’implique pas qu’ils possédassent une valeur intrinsèque.

Dans ce contexte, la thèse du rabbin Ménahem Haméiri, que l’on peut taxer de libéral (son principal ouvrage est aujourd’hui encore cité en référence dans les académies talmudiques les plus orthodoxes), va constituer une véritable révolution intellectuelle et spirituelle. Alors que ses contemporains utilisent l’immense jurisprudence du Talmud pour étayer leur méfiance à l’égard de la Gentilité, c’est du cœur même de cette casuistique que ce rabbin perpignanais puisera ses propres arguments pour offrir une pensée religieuse philosophique et scientifique ouverte. Il n’est pas exagéré de voir en lui un précurseur des penseurs des Lumières et de la Science du Judaïsme.

En ces prémices du 21e. siècle qui débutent en Occident, et notamment en France,  par une effervescence du dialogue inter-religieux, mais aussi où la violence et la passion meurtrière au nom de Dieu (quel Dieu ?) sont malheureusement  toujours vivaces à travers la planète, nous pensons qu’un auteur comme Ménahem ben Salomon, dit Le Méiri, de Perpignan, mérite d’être connu pour que le dialogue entre hommes de foi et de bonne foi puisse se poursuivre pour la paix des cœurs. 

 

Le contexte socio-spirituel

Après la destruction du second Temple en 70, les Juifs, suivant les légions romaines s’installent en Gaule du sud puis émigrent au nord et au temps de la première croisade la population juive de l’Europe de l’ouest et du nord est estimée à 20.000 personnes. Les Carolingiens et les Mérovingiens les ont appréciés car ils sont polyglottes, cultivés et possèdent un tissu de relations dans toute l’Europe et au-delà de la Méditerranée. Mais, peu à peu le clergé au début du Xe. siècle  est suspicieux à leur égard et cherche à les amoindrir pour avoir refusé la messianité du Christ et avoir commis le déicide. Au départ de la première Croisade les Juifs de Rhénanie sont massacrés en grand nombre. Les papes protestent et la Bulle ‘’Sicut Judeacus’’ du pape Callixte II (vers 1120) garantit la protection des Juifs et demeurera en vigueur durant tout le Moyen Age. Mais le départ des Croisades suivantes de France et d’Angleterre sont l’occasion de nouveaux massacres.

En 1215, au Concile de Latran, des discriminations sont appliquées aux Juifs dans leurs relations avec les Chrétiens.  A l’hostilité religieuse s’ajoute une hostilité économique. Les souverains balancent entre le souhait de voir les Juifs stimuler par leur savoir-faire l’économie locale et la tentation de les chasser pour les spolier de leurs biens. Philippe Auguste puis Philippe le Bel auront recours à ces manœuvres.

Dès le 11e. Siècle, dans la France du nord, le judaïsme subit l’influence culturelle du milieu ambiant. Les érudits juifs répandent l’exégèse biblique et talmudique. Le plus célèbre est Salomon  Itshaki, dit Rachi  (1040 – 1105). Les maîtres abondent en Occitanie (Narbonne-Montpellier). C’est là que dès le XIIe. Siècle s’organise les premiers cénacles kabbalistes. 

Globalement, les Juifs vivent en paix  dans cette France du sud, bien qu’ils restent toujours dans un statut d’infériorité sur le plan religieux et soumis aux bonnes grâces du prince et de l’Eglise. Persiste donc le risque d’être pris pour bouc-émissaire, jamais à l’abri d’une expulsion ou d’un massacre. Mais comparé au pays du Nord ou à l’Andalousie almohade, il fait bon vivre en terre catalane. C’est là que naît le Méiri en 1249 à Perpignan où il mourra en 1316.

 

Le Méiri, son rôle dans les péripéties de l’époque

Il reçoit une ample culture générale et biblique et, doté d’un esprit de synthèse, il harmonise les méthodes classiques d’enseignement ashkénase, sépharade, française (Rachi-tossafiste). Habité par deux cultures, comme Maïmonide, il est à l’aise aussi bien dans la jurisprudence rabbinique que dans la pensée aristotélicienne. Ceci le conduit à être un homme de dialogue et d’ouverture d’esprit. Il rejette tout autant l’astrologie divinatoire, les formules magiques tirées des versets bibliques, les amulettes, etc., mais aussi le rationalisme froid et sans ferveur. Il fait partie des sages de la voie moyenne

Il est célèbre par deux ouvrages principaux : « Hibbour Hatéchouva », traité de la Repentance et « Beth Habéhira », commentaires du Talmud. Ses œuvres secondaires sont : « Kyriat Sefer » sur l’écriture du rouleau de la Torah, « Maguen Avoth » coutumes juives occitano-catalanes, « sefer Hamidoth » livre des vertus, et un commentaire de la Haggadah de Pâque, exégèse de la sortie d’Egypte, ainsi que diverses exégèses du Pentateuque, des Psaumes et des Proverbes. A l’instar de Maïmonide, il tente d’accorder certains textes du Midrash avec la Raison, afin d’éviter l’extravagance imaginative.

Il faut savoir que depuis 1150, des querelles s’élèvent entre rabbins partisans ou ennemis de l’étude des sciences profanes et de la philosophie grecque, Jusque là  l’Occitanie-Catalogne est un haut lieu d’études rabbiniques axé essentiellement sur les textes traditionnels. A cette date de 1150 arrive d’Andalousie, chassé par les Almohades, l’Andalou Juda Ibn Tibbon disciple de Maïmonide. Délaissant quelque peu la jurisprudence rabbinique, ce Tibbon estime que l’essentiel du Judaïsme passe par la pensée. Il pratique les sciences et la philosophie et décide de traduire un certain nombre d’écrits de la pensée juive hispanique d’expression arabe, rendant accessible ce savoir aux communautés juives d’Occitanie.  En 1204 son fils Samuel Ibn Tibbon traduit en hébreu le « Guide des Egarés » que Maïmonide avait publié au Caire en 1185. Cette traduction suscite un vif engouement pour les matières dites profanes, ce qui inquiète les traditionalistes. En France et dans les royaumes hispaniques Maïmonidiens et anti-Maïmonidiens s’accusent mutuellement. Certains font même appel aux Dominicains de l’Inquisition qui ne se font pas prier ! Les maisons juives sont fouillées et des centaines de livres sont brûlés en 1233  à Montpellier.

Ce conflit n’est pas anodin. Il touche à l’essence même de l’identité juive. Celle-ci doit-elle vivre repliée sur elle-même et ne s’attacher qu’aux textes bibliques et à sa tradition orale et ésotérique ? Ou bien doit-elle être constamment ouverte au monde , aux sciences et à la philosophie ?  La Bible se suffit-elle à elle-même ou peut-elle participer des questions de sens qui agitent  la société à côté d’autres  savoirs, d’autres sciences et d’autres fois ?  Question toujours d’actualité !  La première option fut celle d’une grande partie de la tradition orthodoxe qui s’appuya sur la négation de la démarche philosophique d’un Maïmonide ou d’un  Méiri pour offrir encore plus d’élan à l’option mystique.

 

Un esprit ouvert aux autres
 

Christianisme et Islam

C'est son regard sur le Christianisme et l'Islam qui nous intéresse tout particulièrement et qui lui mérite le titre donné par Philippe Haddad de "rabbin de la tolérance".

.Le Méiri n’est pas le premier à avoir émis des idées positives sur les autres religions. Mais ses prédécesseurs sauvaient de façon apologétique le Talmud et la Communauté. Le Méiri a été le premier à élaborer à ce sujet un système cohérent de pensée.

Dans les rapports avec les « nations » les rabbins du Talmud séparaient l’humanité en deux catégories : les 70 nations issues de Babel soumises aux 7 commandements de Noé et les descendants des Patriarches, enfants d’Israël, dotés de 613 commandements. Le premier commandement de Noé vise la reconnaissance de l’ unité divine.

Tant que les nations ou religions n’acceptent pas ce corpus de base, en particulier un monothéisme absolu, elles sont considérées comme idolâtres.et toute une législation doit leur être appliquée comportant notamment des  prohibitions de type économique et de type relationnel. De ce point de vue l’Islam ne posait aucun problème, son monothéisme étant sans faille. Le christianisme va rester suspect pour les décisionnaires juifs du Moyen Âge, à cause de sa foi en la Trinité. 

Si Israël avait vécu hors de la sphère occidentale, les choses auraient pu en rester là, mais la réalité concrète et quotidienne bousculait la pure rhétorique talmudique. Aussi au Xe. Siècle Gershom de Mayence, dit « Lumière de l’exil » diminua l’intensité de ces prohibitions, prétextant que si les juifs ne commerçaient pas avec les chrétiens au moment de leurs solennités religieuses, les juifs ne pourraient subsister.  Ceci s’appuyait sur des fondements talmudiques disant par exemple : « Les non-juifs qui vivent hors de la terre d’Israël ne sont pas de vrais idolâtres, mais ils ne font que perpétuer les conduites de leurs pères ». Gershom en déduisait que les chrétiens étaient donc des idolâtres sans l’être vraiment ! 

Le regard porté par le Méiri va radicalement trancher avec l’approche classique er même avec celle qui se développera par la suite dans de nombreux milieux piétistes. Pour le Méiri ni le musulman ni le chrétien ne peuvent être taxés d’idolâtres. Ce sont deux branches issues du tronc d’Israël, des nations éduquées par des conduites religieuses. Le Méiri ne justifie pas ses opinions sur des circonstances du moment mais par un regard hautement positif porté sur l’Eglise et la Mosquée. Tout en demeurant dans une démarche talmudique, le Méiri alimente sa réflexion  par des considérations d’ordres philosophiques et historicosophiques, ce qui pour un esprit orthodoxe rigide est suspect, car cette approche relativise le caractère absolu de la Révélation et affaiblit la halakha. Le Méiri réalise un mariage : le philosophique alimente le talmudique.

Il est en cela disciple de Maïmonide :  Le projet ultime de l’homme est d’atteindre les vérités divines soit par la prophétie soit par l’usage d’une raison épurée (ce fut le cas des grands philosophes, Platon, Aristote, etc.). Pour le monothéisme, s’il y a inspiration prophétique, scientifique ou artistique, elle ne peut provenir que de Dieu seul. D’ailleurs, disait déjà le talmud : « Le sage est supérieur au prophète »
 

La vraie idolâtrie :

Cet optimisme fondamental découle d’une vision positive de l’homme, de tout homme. Pour le Méiri, il n’existe aucune différence de nature entre le juif et le non-juif. Chaque homme peut parvenir à découvrir les grands principes  du monothéisme, à l’instar d’Abraham qui, après avoir adoré le soleil et la lune a « reconnu son Créateur ». La différence entre un croyant de Dieu et un idolâtre n’est pas fondée sur une essence différente, mais sur une conduite différente. Le clivage n’est donc pas essentiel mais contingent.

L’idolâtre est celui qui rend un culte aux armées célestes et nie donc le monothéisme, ce qui exclut le chrétien ou le musulman. Faisant référence au Midrash le Méiri rappel le principe talmudique : ‘’Il n’existe pas de déterminisme astral pour Israël’’. Israël qui a accepté la Torah, a une relation directe avec Dieu. Les 70 nations sont soumises à un déterminisme astrologique (ce sont les princes célestes mentionnés par le Midrash). Pour le Méiri, la spécificité d’Israël à cet égard (relation directe avec Dieu) doit être ouverte aux chrétiens et aux musulmans. En d’autres termes, Israël est un terme générique pour les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans.

Dans cette optique évolutionniste du Méiri, le christianisme et l’islam deviennent des partenaires d’Israël dans la révélation du vrai Dieu. L’approche originale du Méiri évite de poser la question de la vérité religieuse. La question de savoir si le Judaïsme est vrai ( au sens de  2 + 2 = 4) ne l’intéresse pas . Toute religion qui éduque l’individu et par conséquent la société, dans le sens de la crainte de Dieu, de la pratique de la justice et de l’amour du prochain, est « vraie » ;  sinon elle se fourvoie et devient la caricature d’elle-même. Tous les peuples disciplinés par des conduites religieuses ( sur le plan éthique) et qui servent Dieu (le Créateur), même si leurs rites sont différents de ceux du judaïsme, sont à considérer comme des membres d’Israël.

L’idolâtrie n’éduque pas, elle authentifie l’instinct. La religion au contraire appelle ses fidèles à une discipline permanente en référence au Dieu créateur . C’est pourquoi le christianisme et l’islam sont des religions authentiques et non des idolâtries.

Il s’ensuit dans l’esprit du Méiri un statut nouveau pour l’apostat. Un clivage est introduit entre celui qui abandonne la religion juive et celui qui se convertit au christianisme ou à l’islam. Le Méiri écrit que : « le statut d’apostat (méchoumad) ne s’applique qu’à celui qui tout en gardant le nom d’Israël se libère du joug de la pratique religieuse. C’est pourquoi il encourt un grand châtiment. Mais celui qui a quitté la communauté pour devenir adepte d’une autre religion doit être considéré comme membre de cette religion à tous les égards, sauf en ce qui concerne le mariage ». Ici, le juif sans foi est bien inférieur au croyant d’une autre religion.. Ce commentaire est unique dans les annales rabbiniques.. Il s’oppose à certains discours postérieurs qui parleront de la sainteté intrinsèque à l’identité juive. Le Méiri souligne qu’ainsi, il ne fait que rapporter l’avis des maîtres occitano-catalans et, en particulier son maître Ruben ben Haïm. Une telle conception est là encore révolutionnaire car l’apostat n’est plus celui qui change de religion, mais celui qui rejette la religion quelle qu’elle soit, c’est à dire le « joug de la royauté divine » ou  la « crainte de Dieu »

Bien que le Méiri sût que l’invasion de l’Espagne par les Almohades entraîna la fuite de Maïmonide ou des Tibbon loin de Cordoue, bien qu’il fût contemporain de l’expulsion des juifs de France et que les discours anti-judaïques ne lui fussent pas étrangers, il ne revint jamais dans ses écrits sur sa conception universaliste. Il devait sans doute puiser sa foi ( et ainsi mériter notre admiration !) dans les textes prophétiques qui annonçaient qu’un jour l’humanité vivrait en paix, pratiquant une religion débarrassée de tout fanatisme.

Rejoignant une question soulevée par le chercheur contemporain Jacob Katz, on peut dire que le Méiri est un bel exemple montrant que le Maître reste d’abord un homme habité par ses incertitudes et ses convictions. Ainsi, au moment des accalmies devait-il être plein d’enthousiasme et au moment des dangers devait-il ressentir quelques anxiétés face à ses idées , qu’il ne renia pourtant jamais.

Il est bien connu que les grands penseurs viennent toujours trop tôt … le Méiri fut de ceux-là.

 

Actualité du Méiri
 

Auteur mal connu en dehors des cercles talmudiques, le Méiri peut être qualifié, comme l’a proposé Patrick Gifreu, de précurseur des Lumières. Dans ce Moyen Age des Croisades, de l’Inquisition, de l’invasion almohade, des conversions forcées et des autodafés, ce rabbin de Perpignan affirme la valeur hautement positive du judaïsme, du christianisme et de l’islam ; tout en soulignant la haute valeur de l’homme cultivé par la philosophie et les sciences, s’isolant tout à coup de la grande majorité des maîtres de sa communauté. Même si durant quelques siècles à Cordoue, les individus éclairés purent se rencontrer et  échanger dans la paix, cela ne signifiait pas que du point de vue dogmatique, théologique d’une religion, les autres croyants ne parurent pas quelque peu inférieurs. Le Méiri eut le courage de proclamer que les discours de supériorité, de type « ma religion est meilleure que la tienne » ou « mon Dieu est supérieur au tien » devaient laisser place à l’essence éthique du message spirituel.

En un mot, si les religions ne commencent pas par discipliner les fidèles dans le sens du bien, de la tolérance, du respect et de l’amour de l’autre, en quoi sont-elles encore des religions ?  Ne sont-elles pas plutôt des idolâtries travesties ?  Le fanatisme, le chauvinisme, le nationalisme n’ont rien à faire avec une spiritualité bien comprise et bien vécue.

Certes, le Méiri reconnaît que la Révélation du Sinaï est un point de départ pour les civilisations ultérieures ; mais il se refuse à faire du peuple juif un peuple élu, « supérieur » dans son droit, telle que la critique antisémite n’a pas manqué de le répéter. S’il y a élection, elle n’est pas de droit, mais de devoir. Et elle ne se limite pas  au peuple d’Israël historique sorti d’Egypte, mais à toutes les bonnes volontés qui au nom de ce Dieu , Créateur, Libérateur et Miséricordieux, appelle les fils de l’homme au parachèvement du monde. Ce parachèvement qui est d’abord une fraternité à bâtir. Ainsi l’impératif d’amour de Jésus, le discours de tolérance de Mahomet, font des fidèles de l’Eglise et de la Mosquée des « Israël » en puissance.

Les réticences du judaïsme à convertir les nations trouvent ici une justification supplémentaire : pourquoi vouloir devenir Israël en embrassant les règles contraignantes de la Synagogue, alors que le chrétien ou le musulman peut être Israël dans le respect le plus parfait de sa propre foi ?  Certes, une telle approche bouscule !  Elle bouscule l’identité juive dans sa dimension religieuse, mais elle bouscule aussi le chrétien et le musulman dans leur propre conception universelle. Et peut-être que par delà ces monothéismes, interpelle-telle les autres croyances, le bouddhisme en particulier si en vogue aujourd’hui et même les humanismes athées de nos sociétés occidentales.

 

L’orthodoxie juive face aux autres religions

Ces questions interpellent le judaïsme dans son identité religieuse. Si le judaïsme rabbinique sut maintenir son particularisme volontairement ou en réaction à l’antisémitisme, sa dimension universaliste fut souvent réduite par les conditions difficiles de l’exil. Devant l’Emancipation offerte en 1791, permettant aux juifs de jouer un rôle de citoyen, nombre d’entre eux issus des milieux piétistes durent « s’émanciper » d’un carcan trop lourd pour vivre les paris de l’universel.. Il n’est pas faux de dire qu’à de rares exceptions près, la réaction à la modernité fut la méfiance, quand ce ne fut pas la fermeture.

L’expulsion des juifs d’Espagne fut un véritable traumatisme. Il mit  un terme au long travail d’harmonie entre science, philosophie et religion, réalisé par les maîtres catalans et cordouans. Quand des rabbins et penseurs européens voulurent renouveler à partir du XIXe siècle l’aventure intellectuelle de ce noble Moyen Age par la science du judaïsme, ils ne furent pas en odeur de sainteté dans les milieux orthodoxes. qui avaient opté pour « la Torah, rien que la Torah ».  Dès lors, la rencontre avec les autres religions fut verrouillée. Et lorsqu’elle intervenait, elle ne pouvait être que joute casuistique pour prouver que l’une était vraie et l’autre fausse.

Or voilà que le XXe. Siècle a été pour le judaïsme, mais pas que pour lui seulement, un siècle décisif, d’abord avec la Shoah, ensuite avec la naissance de l’Etat d’Israël (et le problème israélo-palestinien) ces deux événements ont placé Israël au cœur des nations, au cœur de l’universel. Si Israël a un Etat, il a comme tout Etat  quelque chose à apporter au monde du point de vue de sa culture, mais aussi de sa religion. Malheureusement la terrible fracture entre le monde laïc et orthodoxe en Israël ne permet pas pour le moment une telle réalité.

Pourtant il faudra bien que le monde religieux, celui des Textes, de la Mémoire, des académies talmudiques, trouve la force et le courage de sortir de lui-même pour rencontrer les autres religions … Mais cela signifie aussi que le christianisme et l’islam sont tenus de la même exigence morale, car il n’y a de dialogue qu’en réciprocité.

 

L’utopie de l’éthique

C’est bien la dimension éthique de la Raison qui transforme toute spiritualité idolâtre en authentique religion.. Or, ne sont-ce pas là les composantes du discours des Lumières, dont nous sommes les héritiers ?  Fondamentalement, la philosophie des Lumières fut davantage un garde-fou contre le fanatisme religieux ou les déviations de la monarchie de droit divin qu’une lutte contre Dieu.

Est-ce à dire que pour le Méiri les trois « fois » abrahamiques se valent ou que les différences sont ténues ? Certes non … Ce qu’il nous apprend, et il faut du courage pour le dire, comme le soulignait Kant parlant des Lumières, c’est que toute vérité religieuse, aussi absolue soit-elle, demeure ouverte et humble par rapport à l’autre. Or, le principe qui permet simultanément d’affirmer la souveraineté du Je qui parle et du Tu qui reçoit se nomme l’éthique, qui implique le vivre ensemble et le partage…

La grande révolution de Vatican II et du pape Jean Paul II depuis la Shoah est bien l’affirmation du primat de l’éthique, valeur incontournable dans le dialogue judéo-chrétien.

Le travail avec l’islam est plus récent, mais c’est n'est-ce pas sur cette même voie de l’écoute de l’autre qu’il nous faudra cheminer ?

 

   Joël Putois

Paris 2001

 

 

Remarque: Il n'est pas inutile de signaler que ce petit livre a reçu  en quelque sorte une consécration  quant à son objet essentiel  par une triple préface:

- de René Sirat, grand rabbin du Consistoire de Paris, ancien grand rabbin de France,

- du père Patrick Desbois, secrétaire général de l'épiscopat français, attaché aux relations avec le judaïsme.

- du professeur Ghaleb Bencheikh.

 

C'est dire combien il présente d'intérêt dans le dialogue inter-religieux aujourd'hui.

 


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