Chrétiens et Juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 Il y a 40 ans  NOSTRA AETATE

 

UNE NAISSANCE LABORIEUSE

  Le Père Jean Dujardin a publié en 2003  un ouvrage intitulé: « L’Eglise Catholique et le peuple juif, un autre regard » (Calmann Lévy). Ce livre  fournit des précisions sur les multiples et souvent difficiles étapes qu’a dû suivre l’élaboration du texte de cette Déclaration catholique de 1965 pour aboutir à la rédaction que nous connaissons. Cette gestation laborieuse constitue un rappel opportun de la profondeur qu’avaient atteint l’antisémitisme et l’antijudaïsme dans la conscience d’une notable partie de l’épiscopat catholique et des responsables d’autres Eglises. Sommes-nous bien sûrs que les racines en sont  aujourd’hui encore suffisamment extirpées ?

 

Faute de place, nous ne pouvons que citer quelques extraits de ce livre du Père Jean Dujardin. Nos lecteurs auront intérêt à se reporter à l’ouvrage lui-même (p. 300 ss.)

 Il faut rappeler la genèse de cette déclaration. A l’origine, la commission chargée de préparer le concile n’envisageait aucun débat et donc aucun document sur les relations entre Juifs et chrétiens. Jean XXIII lui-même ne semblait pas y songer, lui qui avait pourtant manifesté des signes d’attention à l’égard des Juifs … Aucun épiscopat n’en avait exprimé le désir dans les consultations préliminaires.

Ce sont plusieurs rencontres auxquelles le pape se prêtait volontiers qui ont provoqué la préparation d’un texte, et en premier lieu celle qu’il eut avec Jules Isaac le 13 Juin 1960. Selon ce dernier, le pape donna son accord pour la création d’une commission spécifique pour la préparation d’un document. Il en confia la responsabilité au cardinal Béa, président du nouveau Secrétariat pour l’unité des chrétiens. Le 18 octobre, trois hommes se mirent au travail … Presque aussitôt, quelques contacts furent pris par le Secrétariat du cardinal Béa avec des  représentants du Congrès juif mondial. Cependant, il n’y aura pas d’observateurs juifs au concile, seulement une présence permanente à Rome.

Un premier document élaboré impressionne par sa qualité. Il fut réduit parce que trop long. Malgré cela, il fut écarté par la commission préparatoire au nom d’arguments essentiellement politico-religieux. On redoutait déjà la réaction des opinions publiques des pays arabes et les conséquences que cela pourrait entraîner pour les minorités chrétiennes.

Après quelques péripéties, un nouveau texte vit le jour. On l’intégra au chapitre IV du schéma De Oecumenismo. A peu près semblable au premier, il comportait deux infléchissements : On envisageait une ouverture plus large aux autres religions et surtout on supprimait la condamnation de l’accusation de ‘’déicide’’. Paul VI devenu pape entre temps, continue de soutenir le projet. Présenté en novembre 1963, il souleva contre lui une véritable coalition où se retrouvaient les patriarches des Eglises orientales présents dans les pays arabes, mais aussi la minorité conservatrice qui s’était constituée au concile. Signe révélateur des difficultés théologiques. Finalement le cardinal Béa retira le texte.

Dans l’inter-session du concile, le projet fut remanié par le Secrétariat pour l’Unité. Le nouveau texte était beaucoup plus faible. « Les références à Saint Paul les plus nettes sont supprimées », écrit Etienne Fouilloux. Malgré ces changements, la commission de coordination du concile demanda encore une nouvelle version plus orientée sur le dialogue avec les autres religions, et donc moins centrée sur le dialogue judéo-chrétien. Le Secrétariat se remit au travail pour une quatrième version.

Le 1er Juin 1964, le pape fit savoir lui-même qu’il souhaitait y apporter des modifications. D’autres oppositions se manifestèrent et la situation se compliqua encore. Les objections théologiques prenaient le pas sur les objections politico-religieuses. Comment concilier une telle déclaration avec la tradition des Pères, avec la pensée commune de l’Eglise à l’égard des Juifs et du judaïsme ? Il est possible aussi que les attaques déclenchées contre Pie XII depuis 1963 aient alourdi le débat. Une nouvelle version voit cependant le jour. Mais elle est connue par des fuites calculées avant même d’être débattue. Certains passages provoquent alors de vives réactions de la communauté juive qui proteste auprès du cardinal Béa. Les patriarches orientaux préparent une opposition très concertée. Finalement, le 25 septembre 1964, le cardinal Béa intervient au concile. Son argumentation impressionne et plusieurs évêques importants l’appuient. Une majorité le suit. Mais les patriarches orientaux ne désarment pas pour autant. Ils ont l’appui de la minorité conservatrice. On découvre d’ailleurs dans plusieurs interventions des pères des relents de l’antijudaïsme de la fin du XIXe siècle et des débuts du XXe. Quelques évêques trouvent qu’on accorde trop d’importance au judaïsme au détriment de l’islam et des autres religions. Pourtant le cardinal Béa semble l’avoir emporté sur le fond.

Mais lors d’une réunion des trois instances dirigeantes du concile le 7 octobre, il est proposé de supprimer la déclaration et seulement d’en intégrer quelques passages dans le chapitre II du schéma De ecclesia. Cette proposition d’abord entérinée par Paul VI fut finalement annulée après un entretien du cardinal Béa avec le pape. Le texte fut donc remis sur le chantier avec la collaboration d’autres théologiens. Une sixième version est présentée aux pères le 18 novembre 1964. Elle faillit « encore disparaître sous des prétextes tirés de la procédure. Finalement  un vote favorable acquis par 1770  voix sembla orienter le travail vers une issue positive. C’était sous-estimer l’obstination des opposants. Plusieurs manifestations dans des capitales arabes vinrent opportunément rappeler la dimension politico-religieuse de l’opposition des patriarches orientaux et la minorité conservatrice maintint ses arguments aux relents antijuifs. Il faudra leur concéder le retrait définitif de la condamnation de l’accusation de « déicide ».

Une septième version du texte voit le jour. Elle est approuvée le 15 octobre 1965 par 1763 voix et promulguée par Paul VI le 28 du même mois après un vote définitif par 2221 voix contre 88. Nombre de pères et de théologiens pensent alors que le texte édulcoré a perdu beaucoup de son importance. Il n’en fut rien. La farouche opposition des minoritaires démontre à quel point il était difficile de sortir de l’antijudaïsme traditionnel 

Avec le recul et au-delà des péripéties du débat conciliaire, nous discernons mieux où se situaient les difficultés les plus profondes. Et d’abord, comment ignorer l’enseignement des pères de l’Eglise, de l’Eglise d’Orient en particulier, les nombreuses mesures disciplinaires prises contre les Juifs promulguées par les conciles antérieurs. C’était l’obstacle théologique le plus important.

On constate que la déclaration ne fait référence à aucun concile, à aucun Père de l’Eglise, à aucun pape. C’est une situation inédite si on la compare aux textes habituels du Magistère, y compris à ceux de Vatican II. La déclaration s’appuie essentiellement sur le Nouveau Testament et en particulier sur l’épître aux Romains de saint Paul. Pouvait-on encore parler, comme on le faisait couramment, de deux sources d’autorité dans l’Eglise – l’Ecriture et la Tradition­ ?  La déclaration, par l’absence de toute référence à des documents officiels de l’histoire de l’Eglise, révèle un fait troublant: on ne peut pas s’appuyer pour la justifier sur des textes officiels antérieurs, les pères conciliaires se trouvent devant une carence, mais, en même temps, ils sont en quelque sorte confrontés à un « trop- plein » non moins encombrant.

La carence, c’est le silence du Magistère suprême – des conciles œcuméniques et des papes – sur la question théologique restée en suspens depuis l’assemblée de Jérusalem décrite au chapitre 15 des Actes des Apôtres qui avaient cherché à résoudre la question de l’admission des païens dans l’Eglise par rapport au judaïsme. Mais une fois la séparation entre Juifs et Chrétiens consommée, la question se posait de savoir s’il demeurait entre le peuple juif resté rigoureusement juif et l’Eglise un lien et, dans l’affirmative, de quelle nature était ce lien. Cette question n’avait jamais été envisagée ;

Le « trop-plein », ce sont évidemment les canons disciplinaires de plusieurs conciles œcuméniques, ceux du Latran IV et Bâle en particulier, les innombrables décisions et jugements négatifs des conciles régionaux et provinciaux , l’enseignement de nombreux Pères de l’Eglise dont l’influence avait été profonde, on ne peut pas le contester, jusqu’à Vatican II. Sur cette carence, une théorie, jamais définie comme telle, mais très communément admise, s’était développée. Nous la connaissons sous le titre de théorie de la « substitution ». C’est donc à cette situation théologique inédite que Nostra Aetate à dû faire face.

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Nous résumons ci-dessous les abondants développements que le Père Jean Dujardin consacre à un second point théologique, de moindre importance, mais non négligeable pour l’avenir de la réflexion. Il s’agissait en 1965 de situer cette Déclaration parmi tous les textes du Concile. On pensa à l’intégrer dans la Constitution de l’Eglise, puis dans le décret sur l’œcuménisme. Ces deux hypothèses rencontraient des objections théologiques.

Finalement, il devint la dernière partie d’une déclaration sur les religions non-chrétiennes, ce qui apparut comme une solution de compromis. Car, en fait, le rapport avec le judaïsme concerne la compréhension que l’Eglise a d’elle-même. Le N° 16 de Lumen Gentium y fait référence. En revanche le rapport avec le judaïsme ne relève pas de la même problématique que celle de l’œcuménisme ni de la relation avec les religions non-chrétiennes. Après le concile, signe persistant de la difficulté, la Commission du Saint Siège pour les relations avec le judaïsme  chargée par Paul VI de l’application de Nostra Aetate fut finalement rattachée, sans en être dépendante, au Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.

Il eut été prématuré d’intégrer la Déclaration Nostra Aetate dans Lumen Gentium, ce qui aurait risqué d’en figer la compréhension. Jean Paul II, par la suite, a veillé à ce que ladite Déclaration demeure un texte profondément « nouveau et essentiel» par son contenu, mais il demeure initial parce qu’il n’est volontairement qu’une déclaration et qu’il autorise des développements ultérieurs.

Saint Augustin, dans la Cité de Dieu avait parlé du Juif témoin nécessaire  pour notre foi, mais témoin du péché. Vatican II a orienté la réflexion dans une direction tout autre : La Déclaration, dans son N° 4 consacré à la relation avec le judaïsme, commence en effet par ces mots :  « Scrutant le mystère de l’Eglise, le concile se souvient du lien spirituel qui unit le peuple du Nouveau Testament à la lignée d’Abraham … »

C’est là tout un programme

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 Quarante ans qui ont tout changé
par M. Roger Cukierman,

président du CRIF (Conseil représentatif des Institutions juives de France )
Cette déclaration fut publiée dans le journal Le Monde , et fut ensuite reprise par plusieurs autres médias

 

Nous célébrons aujourd’hui le 40e anniversaire de la déclaration Nostra Ætat: l’Eglise (catholique NDLR) ouvrait une page nouvelle dans sa relation avec les juifs. Elle passait de l'enseignement du mépris à celui de l'estime, comme l'avaient souhaité Jules Isaac, l'un des fondateurs de l'amitié judéo-chrétienne, et Jean XXIII, dont le rôle fut essentiel. C'est en effet le 28 octobre 1965 que le concile Vatican II a publié la déclaration conciliaire sur les relations de l'Eglise avec les religions non chrétiennes.

Le paragraphe 4 de Nostra Ætate concerne plus particulièrement la religion juive. Que dit l'Eglise ? Elle reconnaît que l'origine de sa foi et de son élection se trouve, selon le dessein de Dieu, chez les patriarches, Moïse et les prophètes. Elle affirme que tous les fidèles du Christ, fils d'Abraham selon la foi, sont inclus dans la vocation de ce patriarche et que le salut de l'Eglise est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple hors de la terre de servitude.

Pour la première fois dans l'histoire de l'Eglise, il est proclamé que, "du fait d'un si grand patrimoine spirituel commun aux chrétiens et aux juifs, le concile veut encourager et recommander entre eux la connaissance et l'estime mutu elles" . L'Eglise souligne que ce qui a été commis durant la Passion du Christ "ne peut être imputé, ni indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps" , et que "les juifs ne doivent pas être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits" . Le texte proclame que "l'Eglise déplore les haines, les persécutions et toutes les manifestations d'antisémitisme qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les juifs".

Quarante années sont passées. La fécondité de Nostra Ætate s'est révélée plus grande que ce qu'on aurait pu imaginer. Comment ne pas évoquer la visite de Jean Paul II à la synagogue de Rome, le 13 avril 1986, lorsqu'il lança : "Vous êtes nos frères aînés et, en un sens, nos frères préférés."

Nous n'oublierons pas la visite de Jean Paul II à Jérusalem au mur des Lamentations le 26 mars 2000. Nous n'oublierons pas cette image de Jean Paul II glissant dans un interstice de ce mur cette feuille blanche dans laquelle il demandait pardon à Dieu des fautes commises à l'égard des juifs. Il n'est pas de juif qui n'ait alors ressenti qu'un temps nouveau était venu.

Enfin, prolongeant l'action de Jean Paul II, Benoît XVI, lors de sa visite à la synagogue de Cologne, en Allemagne, le 19 août, a souligné que juifs et chrétiens doivent se connaître mieux et entretenir un dialogue sincère et confiant. Grâce notamment à Jean XXIII et à Jean Paul II, l'accusation de déicide a fait place à une attitude de respect mutuel, d'amitié et même de fraternité. Le changement est considérable par rapport à la première moitié du XXe siècle. L'expérience nous a montré combien l'esprit de tolérance, la volonté de dialogue permettent de faire disparaître la haine et les violences qu'elle engendre. Les mentalités ont à ce point changé que le catéchisme que l'on enseigne n'est plus le même et les actions communes se sont multipliées.  ...

Nous souhaitons que nos relations servent d'exemple, afin que l'engagement des hommes de foi et des hommes de bonne volonté permette de donner des perspectives plus heureuses à l'humanité.

 

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