Chrétiens et Juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

IDENTITE   ET  VOCATION

Troisième partie : ... dans le Judaïsme et le Christianisme.

Une étude de Joël Putois

SOMMAIRE

Prologue

1e. Partie Identité et Vocation globales

Considérations Générales

Une pensée juive : Léon Askénazi

Une pensée chrétienne : Claude Tresmontant

2e. Partie Quelle Espérance pour le Judaïsme et pour le Christianisme ?

Bilan de l'histoire religieuse occidentale des 19 siècles écoulés

Claude Vigée

Cardinal J-M.Lustiger

Une espérance chrétienne

Une espérance juive

Conclusion

 

 

Prologue

A côté de tant d'horreurs, peut-être pour une part, hélas, à cause d'elles, les relations mutuelles entre Judaïsme et Christianisme se sont transformées radicalement au cours du 20e. siècle. Les cœurs et les intelligences se sont notablement ouverts. Et cette mutation réside de façon durable non seulement dans une meilleure connaissance réciproque de ce qui a séparé les deux confessions au cours des âges, mais aussi dans une plus grande sensibilité à ce qui les unit.

Certes, les voies ainsi ouvertes constituent un sentier escarpé, dont nous n'apercevons que les premiers lacets ... Mais nombreux sont les Juifs d'aujourd'hui qui lisent le Nouveau Testament et y découvrent un Jésus juif pieux. Nombreux également sont les chrétiens qui s'adonnent à l'étude de la Bible hébraïque, voire s'initient à l'hébreu, pour mieux saisir non seulement ce qu'est dans ses fibres intimes la foi juive, mais le message profond du Christ et des rédacteurs juifs du Nouveau Testament.

Si les regards et les comportements mutuels ont changé, les distances demeurent considérables et les méfiances redoutables de part et d'autre. On ne gomme pas en moins d'une génération les péripéties ni surtout les crimes de l'histoire. On ne comble pas sans étapes intermédiaires les fossés culturels, on ne cicatrise pas aisément les mémoires douloureuses et passionnelles du passé.

Il faut une convalescence prolongée pour que chacun puisse accepter deux idées capitales. La première est que ce qui le sépare de l'autre est d'abord l'ignorance qu'il a de cet autre. La seconde consiste à admettre qu'en connaissant mieux l'autre, chacun va sans doute évoluer dans la conscience qu'il a de soi-même.

Il ne faut nullement sous-estimer les progrès faits à cet égard depuis un demi-siècle, mais il est aussi bon d'être réaliste et de contempler le chemin qui reste à parcourir. Au soir d'un colloque judéo-chrétien organisé par l'Alliance Israélite Universelle en Mai 1993, sur le thème : « Y a-t-il une pensée juive du christianisme ? », le président de cette AIU, M. Ady Steg, a dans la conclusion qu'il en a tirée, déclaré notamment ceci, commentant la forme interrogative donnée à ce thème :

« Cette forme interrogative pouvait laisser supposer que nos maîtres, pendant des millénaires de cohabitation parfois sereine, parfois conflictuelle ou même tragique avec les chrétiens, n'avaient pas analysé ni conceptualisé le christianisme. Nous avons vu, d'après les communications que nous avons entendues au cours de cette journée, que ce n'était pas tout à fait le cas. Néanmoins, on ne peut pas ne pas être frappé par la rareté des commentaires explicites sur le christianisme dans les textes traditionnels et par leur caractère plutôt sibyllin, allusif, souvent ésotérique. Et l'on peut se demander pourquoi.L'une des réponses est peut-être que, durant leur histoire, les juifs ont été confrontés davantage aux chrétiens qu'au christianisme ... Pendant des siècles en effet, les juifs ont vu, entendu, subi les chrétiens, mais ils n'ont pas nécessairement pensé le christianisme...''

Réciproquement, bien sûr, la même ignorance des réalités de la vie juive a caractérisé les chrétiens et durant les premiers siècles, les formulations de la foi chrétienne ont été faites principalement selon les fibres de la philosophie grecque, sans le contre-poids d'une adéquate présence spirituelle juive. »

Le philosophe Emmanuel Lévinas rejoint cette idée. Evoquant un jour son enfance personnelle, ses vues sur l'Inquisition et les croisades, sa première lecture de l'Evangile et sa découverte d'une doctrine, qui lui a semblé un moment proche, il a ajouté :

« Ce qui restait incompréhensible, ce n'était pas la personne (du Christ), mais toute la théologie qui l'entourait. Tout le drame de son mystère théologique restait incompréhensible. »

Quel est donc le centre de gravité de chacune de ces deux spiritualités inconsciemment si proches en elles-mêmes et ressenties consciemment comme si incompatibles ? C'est, semble-t-il, qu'elles ont peine à définir clairement leurs identités respectives et leurs vocations propres et surtout à distinguer identité et vocation. Car la confusion entre identité et vocation est fréquente, tentante, facile ... et désastreuse.

 

 

1ère Partie

Identité et Vocation globales

Considérations générales

Notre propos n'est nullement de commencer cette réflexion par une analyse de l'identité juive, problème lié, d'ailleurs, à la fois au domaine spirituel et au domaine juridique, tel que par exemple le Nouvel Etat d'Israël a dû le préciser pour réglementer le droit au retour (alyah).

Il ne s'agit ici que de réfléchir sur ce qui fait la singularité fondamentale du Judaïsme, parmi toutes les familles de religions et de spiritualités apparues dans le monde. L'idée de base est que la Révélation, dont il est issu a suivi un processus absolument unique dans l'histoire. D'ordinaire une révélation est transmise et se développe au sein d'un peuple ou d'un ensemble humain qui existe déjà.

La genèse du Judaïsme a suivi un cursus opposé à cette norme. Pour lui, la Révélation a précédé et le Peuple, ou plutôt le groupe humain auxquels elle était destinée n'a été constitué, dans le projet divin, qu'ensuite, pour le recueillir, l'assumer, le vivre ... et le transmettre.

Le « Programme », si l'on peut dire, était prêt et l'Eternel a cherché un peuple existant, qui veuille bien l'accepter. La tradition juive explique, à cet égard, que Dieu avait visité et proposé sa Révélation aux 70 nations constituant alors l'humanité, et qu'aucune de celles-ci n'a accepté l'offre divine. L'Eternel a alors constitué de toutes pièces un Peuple Nouveau qui n'existait pas. Il l'a formé en prenant les descendants du clan d'Abraham asservis en Egypte et en y joignant ce que la Bible nomme :  « tout un ramassis de gens » (TOB), ou : « une tourbe nombreuse » (Bible du Rabbinat Français).

C'est avec cet ensemble hétéroclite que l'Eternel a fait Alliance au Sinaï, et avec lequel Moïse, au long de péripéties nombreuses et parfois dramatiques a du s'affronter durant 40 ans, pour le former peu à peu au monothéisme, à une vie religieuse et spirituelle soumise à des règles et des structures précises, à une vie communautaire répondant à une éthique exigeante, etc. Ceci correspond au premier élément de l'identité du judaïsme.

C'est seulement après ces 40 ans de gestation et de formation dans la matrice du désert, dans cette matrice des épreuves de la faim, de la soif, de la dépendance, du danger permanent représenté par les nations d'alentour, que l'Eternel a jugé ce `'Peuple Nouveau-né'' capable d'assumer le deuxième facteur essentiel de son Identité, à savoir la terre de Canaan promise à Abraham et à ses descendants.

Et le Peuple qui est entré dans cette terre promise avec Josué était deux fois « Nouveau-né », car il s'agissait d'un peuple non seulement `'nouveau'' au sens déjà précisé plus haut, à savoir de peuple formé de toutes pièces par Dieu pour ce destin exceptionnel, mais aussi `'renouvelé'' totalement durant ces 40 années, puisque pour prix de leurs révoltes tous les hommes sortis adultes d'Egypte laissèrent leurs os dans ce désert (à l'exception de deux fidèles : Josué et Caleb). Seuls leurs enfants pénétrèrent en Terre Promise et incarnèrent désormais l'Alliance ...

L'originalité-singularité fondamentale de l'identité du Judaïsme est d'être unique. Veuillez pardonner cette apparente lapalissade ... Mais il n'est pas d'autre exemple comparable sur la terre et dans l'histoire. Ce Peuple titulaire-dépositaire du Judaïsme sait qu'il a été « Elu » pour vivre dans l'Alliance du Créateur de l'univers au milieu des nations et séparé des nations, tout en devant être « bénédiction » pour ces nations. Là, à l'originalité et à la singularité s'adjoint un énigmatique paradoxe entre son identité et sa vocation qui semblent s'opposer ...

Mais, cette discrète allusion à sa « vocation » est nécessaire pour approcher véritablement des facteurs constitutifs de son « identité ». Ils ont été précisés par l'Eternel au désert du Sinaï comme contrepartie de l'Alliance et de l'Election :

Si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez ma part personnelle parmi tous les peuples, puisque c'est à moi qu'appartient toute la terre, et vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte'' (Exode 19. 5-6)

A moins de dévaloriser et d'affadir cette parole de l'Eternel, il faut en mesurer l'immense portée pour ce peuple collectivement dans une première étape, en attendant d'en réaliser les fruits planétaires pour l'ensemble de l'espèce humaine. Comment comprendre des paroles divines aussi denses que celles adressées à cette foule massée au pied du Sinaï  : `'vous serez ma part personnelle'', `'Un royaume de prêtres'', `'une nation sainte'', c'est à dire séparée et différente des autres ? Et ces paroles sont en même temps infiniment complexes, car un prêtre ne l'est pas pour lui-même, mais pour les hommes autour de lui. Il est à la fois mis à part des autres hommes et reliés fondamentalement à eux.

Dans l'histoire, Chrétiens et Juifs se sont séparés et heurtés dans des compréhensions multiples et divergentes de leurs identités et de leurs vocations propres. Loin de nous la témérité d'en tenter un inventaire si sommaire soit-il ! Bornons-nous à présenter sur ce sujet la pensée de deux grands spirituels contemporains, tous deux décédés il y a quelques années, l'un Juif, l'autre Chrétien. Ensuite, peut-être pourrons-nous tenter quelques pas de synthèse.

 

Une Pensée Juive : Léon Askénazi

Comment le Judaïsme s'identifie-t-il ?

Il s'identifie lui-même généralement comme le « Peuple de la mémoire » ou « Peuple de la Torah ». L'âme de la foi juive est en effet la Torah. Elle était présente, dit la Tradition, auprès de Dieu lorsqu'il créait l'univers et n'a cessé d'être à l'œuvre depuis lors. Il est intéressant de noter la manière qu'a Léon Askénazi, d'expliquer la genèse de l'identité juive, telle qu'il l'expose dans le recueil de ses enseignements : « La Parole et l'Ecrit » (Albin Michel), p. 28 et ss. Selon lui :

« le Sage de la tradition juive ne pense pas comme un philosophe ou un théologien. Cependant, il ne pense pas non plus autrement que selon la Raison, mais celle-ci n'opère qu'à partir d'un langage qui est celui de l'histoire humaine, dont les Sages d'Israël ont reçu par filiation de la tradition hébraïque puis judéenne, le sens et la signification. C'est la certitude de cette évidence qui, seule, peut faire de la pensée d'un juif une pensée juive.

Pour L. Askénazi, ( nous avons soin de reprendre quasiment ses propres termes de peur de déformer sa pensée en la résumant) le Judaïsme n'est donc ni une philosophie, ni une théologie, mais ...

« une Sagesse anonyme issue de l'exégèse de l'Ecriture. La référence au contenu de savoir impliqué par cette Ecriture est le critère de contrôle de la pensée propre du Sage juif. Cette Sagesse juive, issue d'une Ecriture « révélée », passe ainsi, au long des siècles, de maître inspiré en disciple candidat à l'inspiration. Elle se distingue donc du discours du philosophe, lequel parle en l'absence de Dieu ou dans le silence de Dieu, que le philosophe croie ou non en son existence.

Mais l'Ecriture-Torah identifiée à la « Révélation » a-t-elle été `'dictée'' au départ à des hommes hébreux, ou seulement leur a-t-elle été « inspirée » à charge pour eux de l'exprimer, de la mettre en forme et de l'insérer dans la culture de leur époque ?

Léon Askénazi donne une réponse complexe. Il remarque que la naissance de la pensée philosophique est contemporaine de la fin de la révélation biblique :

« Socrate commence à enseigner, à dégager la pensée grecque de l'univers mythique, quand en Israël le dernier Prophète se tait. Cette époque est celle de l'apparition du « judaïsme » tel qu'il se fonde au temps des maîtres de la Grande Assemblée, singulièrement au temps d'Ezra et Mardochée ... La cause de la naissance du judaïsme est précisément la fin de la Révélation et la façon différente dont cet `'événement'' affecte l'humanité, en Israël et hors de lui, en Israël par la religion juive fondée par Ezra, et hors d'Israël par la philosophie grecque fondée par Socrate''.

Ainsi Léon Askénazi expose-t-il sa conception de l'identité juive. (Note 1)

Mais comment voit-il la vocation du Peuple d'Israël ? Il donne à cet égard des précisions originales, relevées elles aussi dans le même recueil de ses enseignements (p. 333 et ss.) et que nous reproduisons quasiment là encore dans les termes mêmes :

Il rappelle que le nom d'Isaac, fils de la Promesse, comporte les quatre lettres qui forment les mots : « haï » (vie) et « qets » (fin, dans le sens d'achèvement et de finalité). Son nom réunit donc les deux dimensions. Toute la religion d'Isaac est polarisée, dit-il, sur le symbole du « qets-fin » comme condition de la messianité, alors que toute la religion des Juifs est polarisée sur la dimension de « haï-vie » comme messianique.

De là, pensons-nous, l'importance primordiale attachée par le Judaïsme historique aux 613 mitsvot qui règlent les conditions de « haï-vie quotidienne ». Mais le souci du « qets-fin » de l'histoire s'est estompé. Et L. Askénazi précise encore :

`' ...sur le plan de l'accomplissement de notre vocation de messianité, nous sommes défaillants. Nous en parlons, mais, en fait, nous ne croyons pas que notre devoir soit de faire que s'accomplisse le sens de l'histoire. Nous sommes plutôt les hommes de l'élan de l'histoire que de la réalisation de ce que nous avons projeté de faire de cet élan. Selon le Midrash, il manque donc à l'identité juive - je ne dis pas à Israël -- la dimension désespérément messianique qui a été celle de l'Israël antique.'' (Note 2)

Une Pensée Chrétienne : Claude Tresmontant

Comment identité et vocation sont elles distinctes et unies ?

Claude Tresmontant, philosophe, théologien, exégète chrétien contemporain, dans un remarquable petit livre (Note 3), réfléchissant sur ce que nous pouvons comprendre des processus de la Création, développe une pensée qui unit en un même élan évolutif l'identité et la vocation du Judaïsme et du Christianisme. Il propose, à cet égard, l'idée originale que :

« dans toute l'histoire de l'univers, de la matière, de la nature jusqu'à l'apparition de l'homme, toute création de nouveauté s'effectue ou se réalise par `'communication d'information ». Et il poursuit par : « Au commencement était l'information créatrice. Tout a été créé par elle et sans elle rien n'a été créé »

Il est évident qu'il y a là une explicitation originale du fameux Prologue de l'évangile de Jean. Mais, notre auteur va plus loin :

« Jusqu'à l'apparition de l'Homme, l'information créatrice nouvelle était communiquée aux gènes, inscrite dans le patrimoine génétique. Le système continue en ce moment même. Mais quelque chose de nouveau est apparu. Cet être que nos amis paléontologistes appellent avec trop de bienveillance Homo sapiens sapiens, est un être foncièrement inachevé. Il va recevoir de l'information créatrice pour pouvoir coopérer activement et intelligemment à son propre achèvement. Mais cette nouvelle information créatrice n'est plus communiquée aux gènes ni inscrite dans le patrimoine génétique. Elle est communiquée à la pensée, à l'intelligence, à la liberté de l'Homme créé et créé inachevé. Elle peut être conservée et transmise par la mémoire, par la parole et par l'écrit...''

Tresmontant voit dans la Révélation abrahamique et ses suites une manière d'Information créatrice et il poursuit :

« Le peuple hébreu n'est pas un peuple choisi arbitrairement parmi d'autres peuples préexistants. Il est une nouvelle étape dans l'histoire de la Création ... C'est à l'intérieur d'une zone germinale qui est le peuple hébreu, que s'effectue ou se réalise progressivement cette communication d'information nouvelle nécessaire pour survivre, continuer et achever l'anthropogenèse.

Le peuple hébreu a donc une fonction , un rôle et une place dans l'histoire de la Création... C'est une nouvelle souche , une nouvelle espèce d'humanité, un nouveau phylum. Le peuple hébreu est ce que les naturalistes, zoologistes, paléontologistes appellent un « mutant ».

Et Tresmontant poursuit encore en disant ...

« ... qu'à l'intérieur du peuple hébreu depuis Abraham jusqu'à Iohanan, qui plongeait les pénitents dans le Jourdain, la Création se continue. C'est l'humanité nouvelle, et véritable, qui est en formation, celle que le Créateur vise et envisage depuis les origines ou avant les origines de l'univers. C'est l'Homme Nouveau qui est en train d'être façonné ».

Sans doute pourrait-on lire avec cette clé de compréhension la troisième promesse faite par l'Eternel à Abraham :

«  C'est en ta descendance que se béniront toutes les nations de la terre'' (Genèse 22. 18)

Tresmontant explicite ainsi l'Unité du Plan de Dieu tout au long de son dévoilement progressif à travers le Judaïsme dont le Christianisme paraît, alors, être une manière de bourgeon terminal, par suite d'un complément d'Information Créatrice destinée à mener l'anthropogenèse à son accomplissement. Ce complément est ce que le Christianisme appelle l'Incarnation, qui est l'engendrement de l'Homme Nouveau, conçu dans le Projet divin avant que le monde fût, et incarné par étapes au long de l'immense phylum des Adam de l'histoire humaine ...

Nous reviendrons plus loin sur ce point clé. Pour l'instant constatons que jamais, pour être fidèles à leurs identités respectives, distinctes mais inséparables, et à leurs vocations propres, spécifiques mais vitales l'une pour l'autre, le Judaïsme et le Christianisme n'auraient dû devenir deux religions séparées et encore moins hostiles.

Or, le Christianisme a nié, pire, renié, son identité juive, et le Judaïsme a éloigné de lui dans les brumes du mythe sa vocation messianique ...

2ème Partie

Quelle espérance

pour le Judaïsme et le Christianisme ?

... alors, l'accomplissement du Plan divin visant la planète terre et l'humanité qu'elle porte, est comme en panne et en deuil de ce divorce insensé.

Le Judaïsme s'est psychologiquement et spirituellement replié sur son identité, délaissant sa vocation messianique planétaire. Le Christianisme s'est intellectualisé, sacralisé et désincarné au profit d'une vocation trop souvent et intensément reportée dans l'eschatologie et, avec des pulsions souvent cruelles de néo-paganisme, s'est coupé de ses racines identitaires juives. Ce faisant, comme il sera dit plus loin, il s'est notablement paganisé.

Un Bilan de l'histoire religieuse occidentale des 19 siècles écoulés

L'histoire a donc été ce que nous savons depuis 19 siècles, aboutissant à l'inhumanité de la Shoah en terre cependant imprégnée de spiritualité chrétienne. Mais, comme indiqué au début de cette réflexion, l'horreur même a commencé à tirer l'esprit chrétien de son assoupissement concernant sa relation ontologique avec le Peuple Elu. Du côté Juif, ce réveil dans les Eglises est bien venu, mais n'en soulève pas moins aussi certaines réticences : si des dialogues sur les principales questions de fond entre les deux religions commencent à combler les fossés, sur quoi va-t-on établir désormais le particularisme juif ? D'ailleurs au sein des états majors des Eglises Chrétiennes des réactions de recul se manifestent là également par rapport aux avancées post-conciliaires. Il apparaît évident que le Marcionisme millénaire n'est qu'enfoui dans les consciences parce que les enseignements profonds n'en ont pas été convenablement expurgés, en dépit du courage des derniers Papes. Est-ce là un jugement contestable ? Comme nous allons le voir, il est partagé par des esprits distingués. (Note 4)

Dans un livre récent, intitulé « Dans le creuset du vent », le poète juif français bien connu Claude Vigée exprime son admiration pour les propos qu'il relève dans un ouvrage également récent du cardinal J.M. Lustiger dont le titre est «  La Promesse ». Claude Vigée va jusqu'à citer dans son livre de longs extraits de celui du cardinal. Il serait dommage, dans une réflexion comme la nôtre de ne pas faire usage de références de cette qualité. Citons donc le poète, citant lui-même largement le cardinal (Note 5) :

Claude Vigée

« L'ouvrage dense et éclairant du cardinal J.M. Lustiger, nourri à la source de ses propres souffrances d'enfant juif survivant à la Shoah, revêt aujourd'hui une signification d'importance capitale. Il concerne aussi bien l'avenir problématique des rapports entre les juifs et les chrétiens au début du IIIe Millénaire, que la prise de conscience généralisée, -- après vingt siècles de refoulement ou d'occultation méthodique --, des racines juives toujours actuelles et vivantes, donc spirituellement déterminante de la foi chrétienne elle-même, saisie dans son foyer de rayonnement le plus intime. Ce livre hors du commun amène au grand jour un débat récurrent trop souvent escamoté, vécu à travers les siècles par une Eglise toujours tentée par la doctrine négatrice de Marcion, dont l'auteur détecte et dénonce la menace restée permanente sous des masques multiples dans le monde occidental contemporain...

Le cardinal replace l'histoire de la génération humaine, celle des engendrements de la réalité concrète de l'amour humain, dans l'histoire du salut ... Dans le choix d'Israël ... Dieu fait de l'histoire de la génération humaine une histoire de salut. Tel est l'enseignement décisif que ce livre consacré à la Promesse ne cesse de rappeler au lecteur.

Evoquant ses racines juives, assumées avec une émotion empreinte de gratitude, de joie et de dignité, celui qui fut jadis l'enfant Aaron Lustiger, né puis persécuté avec les siens sous le signe de l'Alliance, constate avec une poignante lucidité :

« Nous sommes un peuple différent des nations parce que formé par Dieu pour le servir ... et nous sommes une nation semblable aux autres nations lorsqu'elle réclame roi et pouvoir comme les autres pays du monde ».

Tel est en effet, ajoute Cl. Vigée, un des paradoxes les plus éprouvants de l'élection d'Israël, contradiction inéluctable dans le vécu concret de l'histoire terrestre...Constatant l'énormité du crime d'Auschwitz où sa mère a été gazée parmi des millions d'autres victimes juives innocentes, J.M. Lustiger souligne que la persécution des élus de Dieu n'est pas un crime semblable à tous les crimes que sont capables de commettre les hommes...

 

Merci à Claude Vigée d'avoir ainsi ouvert notre réflexion et venons-en directement au livre du cardinal, dont nous donnons ci-après de larges extraits :

Cardinal J.M. Lustiger

« ... Nous devons croire -- sinon Dieu lui-même paraîtrait incohérent par rapport à sa promesse - que toute la souffrance d'Israël persécuté par les païens en raison de son Election fait partie de la souffrance du Messie , de même que le massacre des enfants de Bethléem fait partie de la Passion du Christ.

Si une théologie chrétienne ne peut pas inscrire dans sa vision de la rédemption, du mystère de la Croix, qu'Auschwitz aussi fait partie de la souffrance du Christ, alors on est en pleine absurdité. Car la persécution des élus de Dieu n'est pas un crime semblable à tous les crimes que sont capables de commettre les hommes ; il s'agit de crimes directement liés à l'Election et, donc, à la condition juive... Ce que je viens de dire ne peut être dit et ne peut être pensé que par des disciples du Christ, donc dans leur prière face au Crucifié. Cela n'a de sens que pour les disciples de Jésus crucifié, lesquels, eux-mêmes acceptent de prendre part à sa Passion. Ces paroles font partie du secret du Christ qui n'est confié qu'aux disciples. Et quand ce secret est exposé aux yeux du monde, il provoque la dérision, l'insulte, le crachat, Il est bafoué. Ce secret ne peut être reconnu que dans la foi, car il met en jeu l'idée même que l'on se fait de Dieu. C'est pousser à son comble le scandale de la Passion....Le Christ seul ... peut ouvrir par sa Passion et son obéissance le sens du scandale de Job et attester que le Père est véritablement amour et fidélité.

Pouvoir reconnaître pareille chose, c'est non seulement un secret mais une grâce. C'est la grâce même de la foi et de la fidélité chrétienne. Elle ne peut être vécue que dans la prière de ceux qui croient au Christ, Messie souffrant et caché. Même pour Israël, sa propre souffrance est une énigme. Le chrétien ne peut pas la lui expliquer... 

Le massacre et la persécution d'Israël par les païens - il faudra aller jusqu'à dire par les pagano-chrétiens -- sont le test de leur mensonge ou de leur prétendue adoration du Christ. Hérode dit aux scribes : « Donnez-moi toutes les indications pour que moi aussi j'aille l'adorer (Mt. 2. 8). Il prétend vouloir reconnaître le Messie. Mais en réalité, il fait massacrer les enfants de Bethléem. Il démasque qui il est : un menteur... Et de même on peut dire que l'attitude concrète des pagano-chrétiens à l'égard du peuple d'Israël est le symptôme de leur infidélité réelle au Christ ou de leur mensonge dans leur pseudo-fidélité au Christ. C'est l'aveu involontaire de leur paganisme et de leur péché. En l'occurrence, il s'agit bien d'un péché très particulier, d'un péché qui touche à Dieu.

Si l'on a osé parler de déicide à propos d'Israël et du Christ, il faudrait parler de déicide à propos des peuples dit chrétiens d'Occident et du sort qu'ils ont réservé au peuple juif. Car dans ce cas ce qui s'applique à l'un s'applique à l'autre : refus du Christ tel qu'il se donne, refus de l'élection telle que Dieu la donne. C'est le test du mensonge dans la fidélité à l'égard de Dieu. C'est donc le péché...

Quand le Christ dévoile la profondeur du péché, c'est pour le pardonner et le racheter. La conscience chrétienne, c'est à dire celle des disciples du Christ, doit être capable de voir, dans la prière, ce péché commis par des frères, des peuples dont on est solidaire à travers l'histoire. Ainsi seulement la conscience chrétienne unie au Christ, Messie souffrant et caché, pourra porter un pareil crime en priant. On ne peut regarder les bourreaux que d'un seul lieu : sur la croix avec le Christ. C'est ce que fait Marie qui est debout au pied de la croix. Sinon, on fait comme les apôtres : on s'en va, on fuit. Si l'on regarde les bourreaux avec un autre œil que celui de Jésus, on devient à son tour bourreau.

Le seul lieu où cela soit supportable, quand la grâce en est faite, est de demeurer avec le Christ dans l'attitude de Marie ou du disciple bien-aimé, qui entrent dans le secret du Messie et partagent sa Passion pour le pardon des péchés...

Le mystère du Christ couvre d'avance, comme d'une nappe de lumière, toute l'histoire à venir ... Il ne s'agit pas de se mettre à la place des victimes, mais de devenir soi-même part du Christ ... d'entrer soi-même dans la Passion du Christ si l'on y est appelé. Et tout baptisé y est appelé, à sa mesure de grâce ... La vocation chrétienne, au sens le plus fondamental et le plus rigoureux du mot, trouve là une signification d'une force extrême : prendre part à la Passion du Christ qui porte la souffrance de son peuple et travaille à la rédemption du monde.

Cette prière est une prière pour les païens, pour que le pardon du Christ leur soit donné, pour les païens qui peuvent porter le nom de chrétiens, mais qui, s'étant emparé du christianisme pour en faire leur religion, l'ont défiguré. Un père jésuite, missionnaire en Amérique Latine exprimait ainsi cette défiguration : « Ils ont pris notre Christ, ils en ont fait leur dieu ».

L'Eglise, là où elle s'est pratiquement identifiée à un pagano-christianisme, voit celui-ci s'effondrer sous ses propres critiques et perd de vue sa propre identité chrétienne.... En face d'elle, il y a Israël qui atteste Israël - et non pas le Christ --. L'Eglise ne peut recevoir le Christ que si elle reconnaît Israël, car le Christ est le Messie d'Israël (Note 6). L'Eglise doit attester le Christ aux yeux des païens comme aux yeux des juifs, mais elle ne peut l'attester qu'en participant de la condition du Christ qui est crucifiée, cachée, mystérieuse. Et dans la mesure où elle voudrait rejeter d'elle-même Israël comme l'ennemi, c'est en fait son Christ qu'elle refuse.

La position crucifiée et crucifiante de l'Eglise ne peut être vécue que dans l'espérance qui annonce, en ce temps-ci et en ce monde-ci, l'accomplissement déjà réalisé mais encore caché des promesses faites à Israël, enfoui jusqu'à ce que vienne le jour de la manifestation du Fils de l'Homme dans sa gloire. Le péché des pagano-chrétiens, que ce soient les hommes d'Eglise ou les princes ou les peuples, fut de s'emparer du Christ en le défigurant, puis de faire leur dieu de cette défiguration... Leur méconnaissance d'Israël est le test de leur méconnaissance du Christ qu'ils prétendent servir ».

Une Espérance Chrétienne

Elle est rappelée par le cardinal Lustiger dès le début de son livre (p. 15) qui cite l'évangile de Luc (2. 32). C'est le cantique du vieillard Syméon devant Jésus enfant présenté au Temple :

`' Cet enfant est la lumière pour l'illumination des nations ... et pour la gloire d'Israël, son peuple''.

L'illumination des nations, c'est l'axe de la vocation chrétienne. La gloire d'Israël en est l'appartenance identitaire. Il s'agit bien de la participation chrétienne à l'accomplissement de la « Promesse » faite jadis par l'Eternel à Abraham. Les pages qui suivent cet extrait de Luc dans le livre du cardinal sont d'une exceptionnelle richesse. Nous nous permettons d'en transcrire de larges extraits.

« Quand arrive l'accomplissement de cette espérance, les nations païennes accèdent à l'Election d'Israël et en partagent la grâce ». L'Eglise représente donc en tant qu'étymologiquement « catholique » une totalité, celle des juifs et des païens. « Elle ne peut subsister comme Eglise que dans le mystère de la grâce faite à Israël.  Dans ce mystère les païens doivent reconnaître un don qui leur est fait gratuitement. Réciproquement, en découvrant le don fait aux païens, Israël doit reconnaître que ce qu'il a reçu est une grâce et non un dû. Dans ce mystère réciproque de gratuité, l'un sert de témoin à l'autre. Chacun atteste pour l'autre la gratuité absolue du don de Dieu, en même temps qu'il permet de mesurer l'universalité du péché, c'est à dire du pardon de Dieu... Parce que Dieu fait complètement miséricorde à Israël, celui-ci peut découvrir que la même grâce est donnée aux païens ; et dans la mesure où les païens reconnaissent le don gratuit qui leur est accordé d'avoir part au don fait à Israël, la grâce de Dieu se manifeste dans toute sa splendeur».

Reconnaître les dons reçus de Dieu gratuitement, c'est bien là définir l'essentiel d'une identité. Une carte d'identité, comme un curriculum vitae, retracent ce que l'individu concerné a reçu depuis sa naissance et déjà pour sa naissance, pour être `'lui-même''. L'identité est la conscience du passé « reçu ».Tout cela représente de sa part une dette vis à vis des « auteurs de ses jours », c'est à dire son Créateur, ses ancêtres, ses parents, tous les êtres qui ont contribué à l'édifier tel qu'il est ...

ll a dès lors la charge de s'acquitter de cette dette, c'est sa vocation, à savoir faire produire à tous ces dons reçus des fruits pour le bien commun. Ce doit être le but et la motivation de sa vie et la conscience permanente qu'il doit en avoir, c'est cela aussi sa « vocation » tendue non vers le passé pour en faire l'inventaire, mais vers l'avenir pour le construire.

Une Espérance Juive

Le poète Claude Vigée commentant la pensée du cardinal Lustiger, esquisse ainsi les perspectives qu'il voit s'ouvrir devant un réel dialogue entre juifs et chrétiens :

« En tant qu'aînés de l'Alliance éternelle, nous sommes, dans notre particularité invétérée apparemment irréductible, les porteurs et les co-artisans de la dimension universelle émanant à la fois, pour tous les hommes, de la Jérusalem céleste et terrestre ... La pierre de fondation concrète de ce nouvel universalisme, sera la rencontre entre juifs et chrétiens dans l'espace ouvert de la parole et, plus encore de l'écoute partagée. Je me rends compte de la difficulté d'un tel dialogue, je connais les obstacles que les passions et l'écrasant contentieux historique placent devant nous . Dans un premier temps, je me demande comment les institutions religieuses d'Israël et celles de la chrétienté pourront évoluer les unes face aux autres.

Je crois que Juifs et Chrétiens ont intérêt à enfin bien se connaître. Ce qui signifie avant tout pour le monde chrétien, au niveau des élites intellectuelles, une étude désintéressée de la riche tradition judaïque ... Quant à nous , nous devrions adopter une attitude moins défensive, moins crispée, nous initier davantage aux principes fondateurs du christianisme ... il serait bon que nous connaissions enfin les Evangiles, qui font partie intégrante du patrimoine historique, culturel et spirituel du peuple d'Israël, au sens le plus large du terme... Il faut que les élites des deux communautés fassent l'effort de se découvrir mutuellement, de s'ouvrir les uns aux autres dans la double reconnaissance, si riche en bienfaits pour chacun.

Voilà vingt siècles que le contentieux théologique entre Juifs et Chrétiens élève entre nous un Himalaya de haine et de méconnaissance absurdes. Les deux communautés abusées ont traversé tous ces siècles en se refermant avec dédain l'une à l'autre.

Depuis 1946, sitôt l'ère d'Auschwitz terminée, on a vu apparaître de-ci de-là des enseignants juifs et chrétiens ayant le souci d'amorcer le dialogue ... Que ces jumeaux (Esaü et Jacob) longtemps ennemis se reconnaissent enfin, comme Abraham, leur aïeul, était un face à l'Eternel. Voilà la grande tâche du christianisme et du Judaïsme dans les générations à venir...

CONCLUSION

Pouvons-nous rêver aux temps eschatologiques de la réconciliation judéo-chrétienne et dès maintenant convenir ensemble que notre division fut le fruit des forces du Mal et du péché des hommes ? Lorsque la compréhension des desseins mystérieux de Dieu aura progressé, lorsque les fidélités « décalées » dont parle souvent L. Askénazi, auront été recentrées dans la plénitude du Plan divin, il ne sera plus envisageable ni tolérable que les trois grandes religions monothéistes demeurent à ce point séparées.

Le peuple juif est présentement en crise de mutation douloureuse et désorientée. Pour situer son identité dans le Plan de Dieu, il l'adosse à la pratique quotidienne des observances de Moïse. Certes ce ne sont pas de simples gestes ou actions concrètes. Cela monte jusqu'aux niveaux les plus élevés de l'Amour de Dieu et de l'Amour du prochain. Mais cela ne débouche pas nécessairement sur une finalité-vocation. Pendant 19 siècles de diaspora, une finalité a été traduite de façon poignante dans la conscience juive par l'espérance : « L'an prochain à Jérusalem ». Aujourd'hui cette finalité est atteinte, mais dans le drame quotidien. L'horizon de plénitude a reculé ...

Quant au Christianisme, lui-même morcelé, il fonde toujours son identité sur la personne du Christ, mais, de quel Christ s'agit-il, se demande le cardinal ? Et il suggère une réponse :

« Sous couvert de fidélité à l'Alliance et d'appartenance à l'Alliance, la figure du Christ a souvent servi de prétexte à l'oubli du Père et de l'Unique. L'un des drames de la civilisation chrétienne est qu'elle devient une civilisation athée, tout en prétendant rester chrétienne, c'est à dire qu'elle fait du Christ une figure idolâtrique, un fils sans père -- et donc sans Esprit --, où le seul esprit est l'esprit de l'homme ».

Quant à la vocation chrétienne, elle demeure de conduire les hommes à leurs fins dernières en prenant part à la Passion du Christ. Mais les chemins terrestres pour y mener sont passablement en friches. Du moins est-on débarrassé de fausses finalités de monopole du Salut, qui ont trahi le message du Nouveau Testament durant de longs siècles, notamment les guerres de religions ouvertes entre chrétiens ne sont plus envisageables. Et la plupart des Eglises ont officiellement renoncé à travailler à la conversion des Juifs.

Au fait, une mise en questionnement des identités et vocations des communautés juive et chrétienne fait peut-être partie des desseins du Seigneur, jusqu'à ce que les fractures, blessures et abominations du passé soit prises en compte, dans les mémoires, intégrées dans les cœurs et réparées dans les relations.

Alors, qu'il soit permis de rêver aux perspectives eschatologiques ouvertes par divers prophètes. De même qu'au-delà des jours le loup habitera avec l'agneau et que le léopard se couchera près du chevreau ... de même il ne sera plus offensant pour aucun des deux frères séparés qu'il entende l'autre lui dire: « Je me reconnais aussi dans ton identité et je me joins à ta vocation, car nous sommes issus du même Père et Il nous attend»

Rappelons-nous qu'à la charnière des XIIIe et XIVe siècles le fameux rabbin catalan dit LE MEIRI a écrit que la spécificité d'Israël (à l'égard de la relation de l'homme avec Dieu) devait être ouverte aux chrétiens et aux musulmans. Israël est un terme générique pour les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans. (Note 7)

Jusque là, nous allons continuer à vivre côte à côte en progressant dans la connaissance mutuelle, ce qui sera déjà hautement positif. Mais soyons bien conscients qu'ainsi nous serons toujours installés, moins péniblement certes que dans d'autres périodes dramatiques de l'histoire, dans le péché (de division).

Joël PUTOIS

Octobre 2003

    NOTES

    (1) Ces propos fondent une certaine identité du judaïsme qui peut surprendre pour de multiples raisons :

    - L. Askénazi paraît croire qu'avant Socrate et Ezra, l'homme n'a rien pensé de valable concernant la divinité. Alors qu'est donc devenue la « Révélation » noachique dont les éléments ont été, dit-on, dispersés sur toute la terre par les fils de Noè et ont imprégné toutes les cultures ?

    - Il semble bien que de notables éléments filtrés par des millénaires de cultures diverses se retrouvent dans les grandes spiritualités orientales si mal connues en Occident. En Grèce les enseignements de Parménide et d'Héraclite, notamment, donnés à l'époque des grands prophètes d'Israël sont pleins d'apports hindouistes, par exemple : « L'Etre est éternel et immuable, les changements dans l'univers ne sont qu'illusion des sens  » ou : « Tout ne change que selon les cycles d'un éternel retour  »

    (2) Il y a là dans le propos du Midrash rapporté par L. Askénazi une confusion entre identité et vocation. Ce qui est dit manquer à l'identité juive concerne en fait la vocation juive. L. Askénazi parle à juste titre de la « vocation à la messianité ». C'est bien elle qui a été estompée au long des siècles, durant lesquels, il est vrai, la persécution chrétienne a contraint Israël à se replier en auto-défense sur le seul soin de son identité.

    (3) « La Christologie du Bienheureux Jean Duns Scot » (Ed. F-X de Guibert 1996)

    (4) De part et d'autre, dans le Judaïsme comme dans le Christianisme traditionnels, c'est bien le souci de l'identité propre qui demeure au premier rang des préoccupations. Celui des vocations convergentes est refoulé loin à l'arrière plan.

    (5) Nous sommes contraints de nous limiter à quelques extraits de ces deux ouvrages, faute de place dans cette revue. Nous tenons à renvoyer les lecteurs de Yerushalaïm aux originaux d'une exceptionnelle richesse :

    - Claude Vigée, « Dans le Creuset du Vent » Ed. Parole et Silence

    - Cardinal J.M. Lustiger, « La Promesse » Ed. Parole et Silence.

    (6) A la femme de Samarie, préfiguration des nations païennes appelées à rejoindre l'Alliance, Jésus a soin de rappeler : « Le salut vient des juifs ». (Jean 4. 22)

    (7) Voir dans Yerushalaïm N° 29 (Juillet 2002) notre analyse du livre : `'LE MEIRI'' du Rabbin Philippe Haddad (Ed. Mare Nostrum)

 

 

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