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IDENTITES . . . EN  RECHERCHE

Réflexions autour du nouveau Document publié par l’Eglise Catholique, et intitulé

"Le peuple juif et ses saintes Ecritures dans la Bible chrétienne".
Par Elzbieta Amsler
Publié dans Yerushalaim n°28

INTRODUCTION

 C’est avec beaucoup d'intérêt que nous accueillons, en ce début d’année 2002, le nouveau document de la Commission Biblique Pontificale intitulé :  « Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne ». En 1993 la même Commission avait déjà  publié un Document intitulé : « L’interprétation de la Bible dans l’Eglise ». Plus de quatre ans de travail en équipe ont permis d'aboutir à ce texte sans précédant dans l’histoire de l’Eglise Catholique. Il apporte une forte contribution à l’enrichissement de la foi chrétienne par l’approfondissement de ses liens avec le judaïsme.

Déjà le titre apporte par sa formulation une clarté nouvelle. D’emblée, il situe le lecteur catholique dans une relation de réciprocité et de partenariat avec les Juifs et le judaïsme. Il oblige en quelque sorte d’abandonner une fois pour toutes l'attitude de possession et de récupération que les chrétiens ont manifesté durant des siècles, par rapport aux Écritures juives. En faisant la distinction dans le titre du document, entre le peuple juif, les écritures de la tradition juive et les écrits chrétiens, les auteurs du texte nous invitent, et pas seulement les catholiques romains, à nous  situer face aux Écritures d'une manière qui permette de « donner de la place » à un Autre que nous: cette attitude n’était pas tellement habituelle jusqu’à présent, car, en général, les chrétiens prétendaient avoir, en fait, les seules vraies clés de lecture pour l’ensemble des Écritures. La dernière édition de la Bible de Jérusalem nous en donne un bon exemple.

D’une manière générale, pour l’ensemble des catholiques, l’approche de l’Ancien Testament (ne devrait-on pas dire "Premier Testament" ou "Première Alliance" ?) n’était guère facile: leur catéchèse et leur éducation religieuse n’était pas centrée sur la lecture quotidienne des Écritures, comme dans le protestantisme. Durant des siècles, l’étude de la Bible avait été réservée aux prêtres et à certains religieux dans les couvents, sous forme de la lectio divina. Certes, depuis le Concile Vatican II, chaque fidèle peut être en possession de sa Bible et peut la lire librement. Mais la difficulté reste immense quant à la perception de son unité interne et des relations entre ses deux parties, Ancien et Nouveau Testament, et plus encore quant à la compréhension de cette unité. Dans ce domaine si important, le présent Document est d’une portée considérable.  

On peut remarquer que, dans l’introduction du Document, les auteurs soulignent tout d’abord l’importance fondamentale de la Shoah, présentée comme l’événement ayant provoqué « la nécessité […] imposée aux chrétiens d’approfondir la question de leurs rapports avec le peuple juif ».  Ils précisent même qu’il ne s’agit pas de prendre position sur « tous les aspect historiques ou actuels » du problème, mais de se concentrer sur le point de vue de l’exégèse biblique. C’est donc cette tragédie immense qui semble interpeller les chrétiens à l’étude des textes pour répondre à la question suivante:

« Quels rapports la Bible chrétienne établit-elle entre les chrétiens et le peuple juif ?». 

Dans la préface, le Cardinal Joseph Ratzinger fait, lui aussi, mention du choc de la Shoah pour les consciences chrétiennes. Il en déduit une prise en compte de deux problèmes principaux, qu'il formule de la façon suivante:

1- « Les chrétiens peuvent-ils, après tout ce qui est arrivé, avoir encore tranquillement la prétention d’être des héritiers légitimes de la Bible d’Israël ? Ont-ils le droit de continuer à proposer une interprétation chrétienne de cette Bible ou ne doivent-ils pas plutôt renoncer avec respect et humilité à une prétention, qui à la lumière de ce qui est arrivé, doit apparaître comme une usurpation ?»  

2- « La façon dont le Nouveau Testament lui-même présente les Juifs et le peuple juif n’a-t-elle pas contribué à créer une hostilité contre le peuple juif, qui a fourni un appui à l’idéologie de ceux qui voulaient anéantir Israël ? »

Ces interrogations conduisent évidemment à une profonde remise en question. Il est important et significatif qu'elles aient pu être posées d’une manière officielle par les hauts responsables de l’Église Catholique. 

 

LE CONTENU DU DOCUMENT 

Ce qui d’emblée attire l’attention de lecteur c’est la formulation du terme « la Bible chrétienne ». Le texte de l’introduction nous en donne la définition: 

« Elle se compose en majeure partie des Saintes Ecritures du peuple juif, que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, et elle comprend d’autre part, un ensemble d’écrits qui, exprimant la foi au Christ Jésus, mettent celle-ci en relation étroite avec les Saintes Ecritures du peuple juif. Ce second ensemble est nommé Nouveau Testament, expression corrélative d’Ancien Testament. » .

Une telle formulation ne peut qu’appeler à un rapport réciproque entre les deux communautés , juive et chrétienne, ce qui exige un effort d’exactitude et de clarté. Le présent Document relève ce défi. 

Le contenu de ce travail est divisé en trois grandes parties :

1.Les Saintes Écritures du peuple juif,  partie fondamentale de la Bible Chrétienne.

Dans l’ensemble des sous-chapitres, il est souligné que le Nouveau Testament reconnaît l’autorité de l’Ancien Testament comme révélation divine et ne peut se comprendre sans sa relation étroite avec lui et avec la tradition juive (la tradition orale). 

2. Les thèmes fondamentaux des Écritures du peuple juif et leur réception dans la foi au Christ.

Dans ce chapitre il est traité de manière plus analytique de la façon dont les Écrits du Nouveau Testament accueillent le riche contenu de l’Ancien Testament, dont ils reprennent les thèmes fondamentaux, vus à la lumière du Christ. Ces thèmes sont, entre autres : la révélation de Dieu, Dieu libérateur et sauveur, l’élection d’Israël, l’Alliance, la Loi, la prière et le culte, Jérusalem et le Temple. 

3. Les Juifs dans le Nouveau Testament.

Il s’agit ici de présenter « les attitudes très variées que les écrits du Nouveau Testament expriment au sujet des Juifs, imitant d’ailleurs en cela l’Ancien Testament lui-même ».  

Dans chacun des chapitres, on trouve un développement, très complet et très accessible, de la  problématique annoncée. Le développement suit une progression claire, depuis la constatation fondamentale que les Ecritures juives font autorité pour les écrits chrétiens, en passant par l’analyse comparative des thèmes  principaux du TaNaKh, (1) présents dans le Nouveau Testament, pour terminer par la reconnaissance particulière du rôle des Juifs qui côtoient Jésus quotidiennement, selon le  témoignage des Évangiles.

Présenté ainsi, le Document peut constituer un outil précieux de travail pour les catéchistes et pour les groupes de réflexion et d’études bibliques. De nombreux renvois vers les références bibliques pourront contribuer à la meilleure connaissance des Écritures.

 

DES POINTS QUI DEMEURENT NEVRALGIQUES  !

« Ce Document peut offrir une aide précieuse pour l’étude d’une question centrale de la foi chrétienne ainsi que pour la recherche si importante d’une nouvelle entente entre chrétiens et  Juifs. », souligne le cardinal Ratzinger à la fin de sa préface.

Si nous suivons la pensée ici exprimée, il nous semble évident que la question centrale de la foi chrétienne est celle de Jésus :  « Et pour vous, qui dites-vous que je suis ? » , car de la réponse à cette question dépend très exactement  une nouvelle entente entre chrétiens et Juifs. 

Dans cette perspective, on peut regretter que le Document laisse encore plusieurs «points névralgiques», qui nous semblent insuffisamment balisés et qui soulignent les pièges à éviter sur le chemin du rapprochement entre les deux communautés. Nous en relèveront ici quatre qui nous semblent essentiels :

a)  la  « Nouvelle Alliance »; 

b)  la  « théologie de Paul »,

c)  la typologie comme méthode d’exégèse chrétienne.(page 49)

d)  la réplique dans les textes néo-testamentaires de la critique prophétique à l'égard d'Israël.

 

a)  la  « Nouvelle Alliance »

La notion de « Nouvelle Alliance » semble, pour la plupart des chrétiens, être définie par la parole du Christ lors de la dernière cène:  Jésus parle de la Nouvelle Alliance en présentant à ses disciples, lors du repas pascal, la coupe de vin, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous » (Luc 22, 20).

Mais, en dépit de la grandeur de la foi du chrétien, ces paroles de Jésus restent incompréhensibles sans la référence à l’Alliance mentionnée à maintes reprises dans les Écritures juives. On y découvre alors que Dieu établit une fois pour toutes une relation d’Alliance avec les hommes et qu’Il renouvelle cette même Alliance à plusieurs reprises à travers l'histoire de l’humanité. 

Or, pour donner le fondement scripturaire à la parole de Jésus prononcée lors de la dernière cène, le Document de la Commission Biblique cite le prophète Jérémie :

« Voici venir les jours, oracle de l’Eternel, où je conclurai avec la maison d’Israël  (et la maison de Juda), une alliance nouvelle (…) Je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l’écrirai sur leur cœur. Alors je serai leur Dieu et eux seront mon peuple. » (Jer 31,31).

Et les auteurs du Document de conclure : « L’oracle annonçait que Dieu projetait d’établir une nouvelle alliance. La foi chrétienne, avec l’institution de l’eucharistie, voit cette promesse réalisée dans le mystère du Christ Jésus. » (page 18). 

Il est bien regrettable que la seule indication de ces deux citations ne soit pas accompagnée d'une explication sur le lien entre les deux. Il n'existe pas en effet une « alliance nouvelle », c'est-à-dire une autre par rapport à toutes les précédentes, car cela voudrait dire que Dieu, l'Eternel, immuable et tout-puissant, aurait changé d'avis, changé de "tactique", et n'aurait pas été fidèle à sa Parole ! De là, toutes les constructions que nous avons trop connues, par exemple dans nos catéchismes, qui faisaient une opposition entre « le Dieu de l’Ancien Testament »  et  « le Dieu d’amour – Jésus Christ  du Nouveau.»).. L'hérésie marcioniste s'insinuait à nouveau dans ces formulations, ce qui montre qu'elle ne semble pas complètement éradiquée ! 

Pour les Juifs, cette absence d'indication risque d’être encore une fois le signe d'une volonté de  récupération. Quant aux chrétiens, cette simplification les maintient enfermés dans le cadre rituel, lequel abrite une bonne part de mystérieux et de sentimental.  Or, au niveau où nous sommes parvenus dans le dialogue entre Chrétiens et Juifs, la notion de « mystère » risque de devenir un échappatoire. 

C'est dans des questions pointues de ce genre que nous avons besoin d'affiner nos langages respectifs et d'apprendre à bien considérer comment  l'autre lit les textes: voilà un domaine encore largement ouvert à l'étude en commun des Écritures.  

b) la « théologie de Paul »

Ce que nous appelons ici « la théologie de Paul » est un terme générique. La problématique de l’attitude de Paul par rapport aux Juifs et à leurs Écritures constitue dans l’ensemble la partie la plus décevante du Document.

La présentation de l’approche paulinienne de la plupart des thèmes fondamentaux des Écritures du peuple juif, vus dans la perspective de la foi chrétienne (chapitre 2), reste très superficielle, rivée aux affirmations dogmatiques.

Sachant combien la pensée de Paul peut être blessante pour les Juifs, mettant ainsi des barrières quasi infranchissables entre les deux communautés, il nous paraît regrettable d'en être resté aux simples constatations répétitives, comme par exemple :

« Le ministère apostolique est au service de la nouvelle alliance {2Co 3,6}, qui n’est pas de lettre, comme celle du Sinaï, mais d’Esprit, conformément aux prophètes qui promettent que Dieu écrira sa loi sur les cœurs {Jér 31,33} et donnera un esprit nouveau  qui sera son Esprit » ( p. 99).

« Paul s’en prend plus d’une fois à l’alliance-loi du Sinaï il lui oppose l’alliance-promesse reçue par Abraham. L’Alliance-loi est postérieure et provisoire (Ga 3,19-25). L’Alliance-promesse est première et définitive. Elle avait, dès le début, une ouverture universelle. Elle a trouvé son accomplissement dans le Christ. ».

Nous étions invités d'abord à considérer que le christianisme ne peut pas se définir lui-même sans référence au judaïsme et nous voyons ici relativiser le don de la Torah au Sinaï qui pourtant constitue la base de la foi juive: n'y a-t-il pas là une contradiction ?

Soulignons que ces citations ne proviennent pas directement du texte de Paul, mais constituent en réalité un commentaire de ses déclarations, faits par les auteurs du Document. Une telle lecture indirecte des écrits de Paul amène une confusion, car elle empêche de percevoir le lien intrinsèque de Jésus avec la Torah du Sinaï, lien pourtant bien affirmé si l'on rapproche les citations suivantes:

« Celui qui a mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime; or celui qui m'aime sera aimé de mon Père » (Jean 14: 21)

« Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la loi ou les prophètes ... » (Matthieu 5: 17)

« Car c'est Moi, Adonaï, ton Dieu,[…] qui fait grâce à des milliers qui gardent mes commandements. ... » (Deutéronome 5: 6 - 10)

Une étude à entreprendre entre Juifs et Chrétiens qui pourrait être proposée à partir de cette approche, répondrait à la question: en quoi cette approche exprime-t-elle la dimension universelle de la Torah par rapport à "l'Alliance-promesse reçue par Abraham qui est première et définitive", selon la terminologie de Paul. On pourrait aussi ajouter à ces textes celui du Midrash Rabba chap.2, où il est dit que "Dieu contemplait la Torah et créait le monde"    ( 2 )

Deux autres citations du Document, liés aux textes de Paul, mais sans le citer directement, constituent des jugements bien téméraires sur le  peuple juif et semblent contredire la volonté affichée d'ouverture: 

« Israël continue à se trouver dans une relation d’alliance et est toujours le peuple à qui est promis l’accomplissement de l’alliance, car son manque de foi ne peut pas abolir la fidélité de Dieu. (Rm 11,29) » .(p.99.)

« Le refus de la foi au Christ a mis le peuple juif dans une situation dramatique de désobéissance, mais il reste  aimé et la miséricorde de Dieu lui est promise » ; (Rm 11,26-32).   

Il est bien regrettable que, par de tels commentaires affirmant d'avance la réponse de l’Eglise, on ferme le dialogue avant de l'ouvrir: nous aurions souhaité trouver dans ce Document que l'Église a vraiment abandonné sa séculaire condescendance envers Israël, quand elle se permet de se prononcer sur la qualité de la foi de celle-ci en Dieu, de juger des mérites qu'elle aurait à être aimée par Dieu ou pas, et de décider de l’importance de l’Alliance au Sinaï  ?  Il est temps de faire un véritable effort d’étude et de révision des idées théologiquement simplistes pour ne pas nous enfermer, nous les chrétiens, dans la situation dramatique de désobéissance par rapport à la ligne de conduite qui nous est proposée par le Christ. Il est urgent de travailler ensemble, Juifs et chrétiens, à la clarification de ce même langage utilisé par Paul d’un côté et par le judaïsme de l’autre. Le progrès et la qualité du dialogue aujourd’hui en dépendent. 

 

c) la typologie comme méthode d’exégèse chrétienne 

Le paragraphe n° 20 du Document, faisant partie du sous-chapitre : «Compréhension chrétienne des rapports entre Ancien et Nouveau Testament », aborde le thème de la relecture allégorique , dans le contexte de la relecture de l’Ancien Testament à la lumière de la foi au Christ. Cette relecture allégorique a pris le nom de typologie, comprise comme une démarche chrétienne d’interprétation des Écritures juives en vue de leur  réactualisation pour la foi chrétienne..

La différence entre la démarche de la tradition juive de réactualiser le contenu de ses Écritures et la démarche chrétienne de faire une relecture actualisante de mêmes textes, est très importante à saisir. Dès le point de départ, tout l’ensemble des écrits chrétiens est le fruit de la relecture des Écritures juives autour de la personne de Jésus de Nazareth et de son enseignement. Le peuple juif quant à lui actualise ses Écritures à chaque lecture orale: durant l’étude, pendant les offices du shabbath et des fêtes. L’exemple le plus signifiant de cette actualisation est donné durant la lecture du Seder de Pessah, faite à table, le soir de la fête. On lit donc le récit historique de la sortie d’Egypte, mais la phrase fondamentale de cette lecture dit: « Dans chaque génération, chaque homme doit se considérer comme étant sorti lui-même de l’Egypte ».

Dans la démarche chrétienne de la typologie « les personnages mentionnés dans le texte ancien sont présentés comme évoquant des réalités à venir, sans que le moindre doute soit jeté sur leur existence dans l’histoire. » (p.49).

Quand la Haggadah souligne que chacun est délivré de l’Egypte au même titre que les pères dans le passé, cela met en exergue l'action de Dieu qui transcende le temps des générations et qui exerce sa providence sur chaque humain.

Quand l’interprétation typologique présente par exemple la ligature d’Isaac comme les prémices de Jésus sur la croix, nous sommes témoins non seulement du mélange des identités mais d’une atteinte à l’identité Ceci exclue tout dialogue. Car même si la démarche typologique ne dit pas explicitement qu'Isaac préfigure Jésus, la simple évocation de Jésus dans l'histoire d'Isaac enlève à celle-ci toute sa dimension et son actualité  propre, telle que le peuple juif la perçoit dans sa tradition et dans sa liturgie.

Sans condamner la démarche typologique, les auteurs du Document se montrent néanmoins sensibles aux ambiguïtés qu'elle porte et concluent avec objectivité: « cet enseignement n’était pas basé sur le texte commenté. Il lui était surajouté. Il était donc inévitable qu’au moment même où cette approche remportait ses plus beaux succès, elle entrât dans une crise irréversible ».

 

d) La réplique dans les textes néo-testamentaires de la critique prophétique à l'égard d'Israël.

Afin de prévenir l’antijudaïsme chrétien, le Document avance l’argument basé sur l’exégèse comparative :  « les reproches adressées aux Juifs dans le Nouveau Testament ne sont ni plus fréquents ni plus virulents que les accusations contre Israël  dans la Loi et les prophètes, donc à l’intérieur de l’Ancien Testament lui-même.  Ils appartiennent au langage prophétique de l’Ancien Testament et sont donc à interpréter comme des oracles de prophètes   p.13(…)  Ils ne doivent donc pas davantage servir de base à de l’anti-judaïsme. Les utiliser à cet effet va contre l’orientation d’ensemble du Nouveau Testament. » (p.208).

Le auteurs du Document soulignent que  « plusieurs de ces passages sont susceptibles de servir de prétexte à l’antijudaïsme et qu’ils ont effectivement été utilisés en ce sens. Pour éviter ce genre de dérapage, on doit observer que les textes polémiques du N.T. restent toujours liés à un contexte historique concret et ne veulent jamais s’en prendre aux Juifs de tous les temps et de tous lieux pour le seul fait qu’ils sont Juifs.(p.208).

Le coté positif de ce parallèle est qu'il induit un changement du regard des chrétiens porté sur les Juifs, suivant les textes les concernant dans la Bible chrétienne. Ce changement est d’autant plus encouragé que dans la dernière partie du Document tous les textes  « anti-judaïques » sont soigneusement éclairés.

Il subsiste pourtant un risque de reprise de l'antijudaïsme chrétien: il pourrait se manifester sous une forme cachée: si les Juifs et Israël ont persisté à ne pas écouter la voix des prophètes d’abord, et de Jésus ensuite, ne pourrait-on en déduire qu’ils sont véritablement coupables du mal dans le monde ?

Or le discours prophétique adressé à Israël et repris d’une certaine manière par Jésus ne concerne pas les Juifs seuls. Ce n’est pas un discours prononcé à l’intérieur d’Israël et pour l’usage d’Israël, mais plutôt un appel incessant à s'ouvrir vers l’universel, à refuser un repli identitaire religieux, un cri de l'Eternel-Dieu, jaloux de Ses promesses, et qui s’adresse non seulement à Israël, mais aussi à tous les descendants d’Abraham !

 

REFLEXION FINALE   

Dans le paragraphe n°21, point 6, les auteurs du Document précisent : « Lorsque le lecteur chrétien perçoit que le dynamisme interne de l’Ancien Testament trouve son aboutissement en Jésus, il s’agit d’une perception rétrospective, dont le point de départ ne se situe pas dans les textes comme tels, mais dans les événements du Nouveau  Testament proclamés par la prédication apostolique « (p.54).

A partir de cette affirmation on peut poser la question suivante : Comment l’identité de Jésus se définit-elle ? Est-elle déjà inscrite dans les Écritures juives ? Si oui,  où faut-il la découvrir ? Ou bien faut-il ajouter une interprétation à ces mêmes Écritures afin de les ajuster en quelque sorte à la prédication apostolique, pour que la Personne de Jésus apparaisse ?

C’est la pensée des pères de l’Église qui, parallèlement, si on peut dire, à la tradition orale du judaïsme (Midrasch, Talmud ), a contribué à la systématisation de la théologie chrétienne, à travers la typologie, strictement centrée sur la personne de Jésus de Nazareth. Par conséquent, tous les écrits hébraïques ont été contractés en un seul message : Jésus de Nazareth constitue en sa Personne ( ich en hébreu) l’aboutissement et l’accomplissement définitif du message thoraïque, reformulé par les promesses des prophètes hébreux. La nouvelle édition de la « Bible de Jérusalem » comportant en marge de chaque page des Notes – « clés de lecture » – venant justement des écrits patristiques, en est un exemple probant. Cette procédure patristique a produit un drame (et le mot n’est pas trop fort étant donnée ce qui s’est passé par la suite, durant les derniers dix-huit siècles entre les églises chrétiennes et le peuple juif – voir le livre de Frère Yohannan Elihaï   « Juifs et chrétiens d’hier à demain », Ed. du Cerf -  Foi Vivante. ) . 

C'est à la suite de cet enseignement, qu'au lieu de suivre le mouvement indiqué par Jésus dans les Évangiles, d’aller avec Lui vers les Écritures, la théologie chrétienne formée par la patristique, a entraîné les croyants en Jésus dans le mouvement inverse, celui de ramener les Écritures vers Lui. A première vue, ce mouvement se montre tout à fait légitime et il n'est pas aisé pour les chrétiens d'en percevoir la différence. 

Pour illustrer notre propos, prenons l’exemple des « Disciples d’Emmaüs ». Puisque nous assistons à une scène de marche commune de trois personnes, dont Jésus, le non-reconnu, nous sommes invités à  entendre la conversation qui se déroule entre eux. ( la Parole lue et entendue - miqra).  Face aux plaintes des disciples désabusés, le mystérieux Inconnu s’écrie: 

« O cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes ! Ne fallait-t-il pas que le Messie endurât ses souffrances pour entrer dans sa gloire ? Et, commençant par Moïse et parcourant tous les Prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait » (Luc 24 25-27). 

Nous sommes bien ici en mouvement vers les Écritures. Ce n’est pas par hasard que le rédacteur de l’Évangile a placé cette scène sur la route qui vient de Jérusalem et qui est donc un chemin de recul, de fuite, à la suite d'une défaite : « …nous espérions, nous, que ce serait lui qui  délivrerait Israël, mais ... » (idem). Jésus, en ramenant les disciples vers les Écritures, les force en quelque sorte de faire le mouvement de retour, la techouva. Leur cœurs brûlaient déjà en route, en l'écoutant, la bénédiction révélatrice du pain dans l’auberge n’étant pour ces disciples que le « coup de fouet » pour rebondir, complètement transformés, vers le retour, le retour vers Jérusalem, afin d'y porter témoignage à la vie.

Nous avons ici la démonstration de la force transformatrice de l’étude, qui n’est rien d’autre que la répétition orale de textes, composés selon un certain ordre (la Torah, les Prophètes et les Écrits ), pour former ce fameux  « collier » -  hariza , dont les « perles » sont ces  textes choisis que l’on égraine un par un . La tradition rabbinique enseigne qu’en passant ainsi d’un texte à l’autre on ressent l’effet du feu, qui serait celui de la révélation de la Parole au Sinaï (Ex.19,18). Les disciples d’Emmaüs l’ont bien expérimenté : « Nos cœurs n’ont-ils pas brûlé en nous quand il nous expliquait les Ecritures ? ».

Au contraire, la théologie basée sur la typologie a produit des drames, car elle a réussi à figer le contenu des Écritures jusqu’à en faire  une statue ; une statue « parlante », certes, mais non vivante, car cette statue ne fait que répéter des formules tout faites, préparées d’avance, préfabriquées.

On peut évoquer l’analogie du Veau d’or, fabriqué par Aaron à la demande du peuple en désarroi, qui a un besoin vital de remplacer «  l’homme Moïse », trop longtemps absent (Ex 32, 1.). Comme ce Veau d’or dépourvu de pouvoir divin , la Personne de Jésus sans la Torah donnée au Sinaï n'est-elle pas vidée de son sens, devenant une image creuse, remplie d'images bibliques, telles que Moïse le berger à la tête du peuple, Isaac offert en sacrifice, Joseph vendu par ses frères, le roi David chassé de Jérusalem, la sagesse du roi Salomon, le Bien-Aimé du Cantique des Cantiques, le cri d’un opprimé dans les Psaumes, le Serviteur souffrant du Livre d’Isaïe et encore beaucoup d’autres ?

Or le nouveau Document de la Commission Biblique Pontificale nous annonce bien qu’il faut que les chrétiens fassent un effort pour découvrir « la place du peuple juif et de ses saintes Écritures » dans leur vie de foi d’aujourd’hui, en faisant le mouvement que Jésus lui-même avait fait, en allant avec lui vers les Écritures juives. 

 

LE DÉFI 

On ne peut pas, dans une volonté de dialogue, interpeler l’Autre en lui disant : « Viens vers moi, je te dirai qui tu es ». Il faut lui dire plutôt : « Laisse-moi venir vers toi, pour que tu me dises qui tu es ? » . 

Les étapes pourraient être donc suivantes:

·                d’abord écouter: c’est l’attitude d'étude des textes juifs telle que les juifs la présentent eux-mêmes,

·                ensuite reformuler ce qu’on a entendu: c’est la lecture de la Parole des écrits chrétiens, faite avec des juifs, 

·                et seulement après, dans une seconde écoute partagée, laisser apparaître l’Identité qui va surgir, celle de l’Autre, c’est à dire celle des Juifs, et celle de Jésus. 

La personne de Jésus est incontournable. C’est lui qui ramène les chrétiens vers les Écritures et vers le judaïsme. C'est Lui aussi qui, par sa judaïté incontestable, interroge les Juifs et leur propose une voie possible vers cet Universel dont parlent tous leurs Prophètes. 

Le travail commun entre Juifs et Chrétiens autour des différentes étapes proposées par le Document dont nous parlons, peut représenter un défi, un "challenge" dans le langage moderne, mais un défi aux très larges perspectives. 

Des rencontres fraternelles autour de textes pourraient créer un espace de liberté où pourrait s’estomper deux peurs réciproques que nous sommes bien obligés d'avouer: celle du Juif, de découvrir son identité en Jésus, et celle du chrétien, de perdre ses repères spirituels dans le judaïsme qui est suspect d'avoir « rejeté Jésus ». 

Puissent ces rencontres dans la vérité nous permettre d'aller plus loin, dans la découverte et l'acceptation de nos identités respectives. Il nous faudra bien accepter d'entendre dans ces rencontres la question que les Juifs nous posent depuis longtemps :

«Étant donné que les deux communautés s’adressent à la même source qui est la Première Parole, comment se fait-il que les chrétiens continuent de dire aux Juifs: vous êtes dans l’erreur, vous vous êtes trompés ?.» 

 

Mars 2002

Elsbieta Amsler-Twarowska 

 

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