Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

En mémoire de
Rav. Léon Aschkenazi
Article paru dans Yerushalaim n°12 (avril 1997)

 

 

               Le 28.09.1990 , le rabbin Léon ASHKENAZI participe à l'accueil du groupe COEUR, venu pour son premier voyage-démarche de repentance. Il est le troisième orateur dans le grand auditorium du mémorial du Yad-Vashem, la veille de Yom Kippour, après le  président du Yad Vashem et Lucien Lazare, responsable du service des "Justes parmi les nations"

               Le texte ci-dessous a été improvisé: "J'avais préparé un discours, nous a-t-il dit après la rencontre, mais quand j'ai vu vos visages, j'ai mis mon papier dans ma poche ..." Ce détail dénote la profonde émotion ressentie par tous à l'occasion de cette démarche qui appelait à la réconciliation et à l'amour.

               Le rav.Aschkenazi , "Manitou" comme on l'appelait affectueusement d'après son totem reçu étant scout israélite à Paris, était une grande figure du judaïsme contemporain. Il était connu pour son parler clair, parfois tranchant, mais jamais dépourvu d'un grand sens de l'humain.

               Nous saluons ici celui qui fut un ami de COEUR, un ami que nous avons peut-être déçu parce qu'il espérait beaucoup, passionément.

  

         Mes chers amis,       

        Mes paroles ne peuvent que faire écho à tout ce que nous venons d'entendre dans ces premiers moments de la rencontre:  je suis persuadé que les historiens qui parleront de notre temps, noteront ce moment comme un moment important dans l'histoire d'Israël et j'en suis persuadé, en tout cas je le souhaite aussi, de l'histoire des rapports entre la Chrétienté et Israël.

         Lorsque  j'ai reçu l'invitation à vous rejoindre aujourd'hui et que j'ai lu le texte que vous avez envoyé de France, ma réaction a été extrêmement positive et pour des raisons très parallèles à  celles que vient de vousexprimer  notre ami, le DocteurLucien  LAZARE:  je vousle  dirai en deux phrases très simples, il s'agit d'un acte de repentance chrétienne pour une faute reconnue comme chrétienne (vous ne l'avez pas caché) et je crois que c'est la première fois que des  chrétiens ayant  fait entre eux communauté (car nous savons que vous êtes des chrétiens d'obédiences différents) ont eu le courage de cet aveu de repentir. 

        Pour ma part,  j'ai  une question que je sais être sans réponse, en tout cas aujourd'hui, une question que je me suis posé depuis la fin de la guerre, chaque fois que j'ai pressenti (et nous sommes nombreux à l'avoir pressenti) que dans le monde de la chrétienté au bout de 2OOO ans de l'histoire que vous savez, commence à poindre l'espoir d'une reconnaissance de fraternité. Et voici cette question  : pourquoi, pourquoi a-t-il fallu tant de temps ? Deux mille  ans, c'est une épaisseur de durée tellement massive que la question sans doute n'a pas de réponse à l'échelle humaine. Mais  surtout pourquoi ce rapprochement commence-t-il  (et on peut le dire parce qu'il est sincère) pourquoi ce rapprochement ne commence-t-il  qu'après un événement aussi effroyable que celui de la SHOAH ?

 

        Bien évidemment, ce n'est ni le lieu, ni le temps de parler de ce qui nous sépare;  au contraire, je voudrais essayer, tout en disant ce que nous sommes par rapport à KIPPOUR, nous Juifs,  de parler de ce qui pourrait dans l'avenir nous rapprocher plus profondément. Nous avons parfois pensé que le renouvellement fondamental de l'expérience religieuse qui commence avec les prophètes d'Israël et à partir d'Abraham, c'est la révélation au monde que le salut religieux passe par le respect de la loi morale. 

        Je laisse un moment de silence, parce que nous devons réfléchir: en effet,  quelle que soit la force qui nous unit dans le sens de ces mots, il y a là théologiquement un abîme qui nous sépare.  Et cependant, il en est ainsi à la lecture attentive, de nouveau accessible en hébreu pour la plupart maintenant, de ce que nos ancêtres les Hébreux nous ont transmis comme étant la mise par écrit de la Parole de DIEU. Mais il n'y a pas que ce renouvellement fondamental dans l'expérience et dans la sensibilité religieuse à partir des patriarches et des prophètes.  Il y a la découverte que, pour qu'une telle religion, la religion qui assigne, au sens de la destinée humaine, premièrement et dernièrement, un sens moral, la Loi, pour que ceci soit possible, il faut que le repentir soit aussi possible ! Il faut que la Teshouva dont notre ami Lucien parlait tout à l'heure soit possible!

        Depuis ce si longtemps de l'impact de la Parole Biblique dans le monde, l'universel humain a entendu déjà quelque chose de l'ordre de l'évidence suivante:  qu'il y a un lien entre la Religion  et la Morale, et que,  s'il y a eu faute,  le repentir est possible;  et que le pardon, qui en tout cas reconnaît l'absolue liberté de la volonté de DIEU, oui que ce pardon est possible. Mais il faut savoir que, lorsque cette révélation a eu lieu, elle était radicalement nouvelle dans l'histoire spirituelle de l'humanité, l'expérience religieuse passait par des stratégies tout autres .

        Et je vais ouvrir  ici  une parenthèse assez rapide pour indiquer à quel point il y a là très profondément quelque chose de caractéristique de la conscience hébraïque et biblique dans l'hébreu.   L'hébreu biblique est la seule langue où le passé peut être inversé en futur et le futur peut être inversé en passé. A un niveau littéraire général, on trouvera  des formules littéraires qui tiennent compte de ce rêve de l'homme de maîtriser l'irréversibilité du temps.       

        Or, l'évidence que la Teshouva, que le repentir soient possibles, que le pardon soit possible s'est heurtée à une impossibilité connaturelle parce que la pensée naturelle ne connaît pas de réversibilité du temps. Lorsqu'on étudie les grandes langues de l'Antiquité culturelle, en particulier le Grec et le Latin, pour ce côté du monde, on s'aperçoit à quel point, pour les Anciens de ce monde où la Bible pour la première fois a été entendue, le passé  est bien passé et que le futur c’est bien le futur, et que l'idée que l'on puisse retrouver le passé pour réparer un dévoiement, une faute, était impensable. Mais notre tradition nous enseigne précisément, à travers un Midrash,  que DIEU était unique comme le croyaient déjà tous les Sémites, comme le savaient déjà tous les Sémites, mais aussi que DIEU EST UN. Et s'Il est UN, alors sa révélation est universelle. Et ce Midrash nous enseigne que DIEU, avant de révéler sa Loi, la TORAH, à Israël, l'a proposée à toutes les nations, mais que toutes les nations l'ont refusée par crainte, par angoisse, de crainte que,  à la première faute devant la Loi, l'homme serait perdu et damné. Cela nous étonne toujours de retrouver dans nos études, ce Midrash comme s'il n'allait pas de soi que, quelle que soit la faute, si le repentir est sincère, le pardon est possible. Il y a là sur ce point quelque chose d'extrêmement important parce qu'il rend compte du phénomène à cause duquel nous sommes réunis aujourd'hui, heureusement réunis, mais aujourd'hui seulement ! 

        Mais le Midrash dit aussi que cette haine dont il a été parlé, cette haine qui accompagne ce cas particulier du malheur d'être homme qui prétend que le salut religieux, que le salut tout court, passe par la Loi Morale, cette haine donc est née au Sinaï. Le Midrash s'appuie sur l'assonance entre le mot "SINAI", la montagne du Sinaï, là où la Torah a été révélée et le mot "SIMA", la haine qui accompagne l'histoire d'Israël dès que cette histoire commence.

 

        Eh bien, en quelques mots, concernant ce jour de KIPPOUR, bien entendu (et cela a été dit) le jour de KIPPOUR est exceptionnel dans le calendrier hébraïque et il est au niveau de l'universalité du DIEU UN, au-delà de la spécificité de sa Providence pour Israël. Et cependant nos Maîtres ont cherché profondément un lien avec l'expérience d'Israël reçue de la révélation de la LOI. Je dirais très rapidement: la deuxième année de la sortie d'Egypte, l'année où la Torah a été révélée à Israël, les premières Tables de la Loi ont été données le 6 Sivan qui est le jour de la Pentecôte juive.  Quarante jours après, il y a eu la faute du veau d'or, et on se situe au 17 Tamouz du calendrier hébreu. Et puis les Tables de la loi ont été brisées ! comme s'il fallait choisir entre détruire le temple qui avait osé accepter la Loi mais qui n'était pas encore suffisamment capable de la porter, ou de détruire la Loi pour que le peuple survive. A l'initiative de Moïse, DIEU accepte et ne parle plus ...

        Et voici que Moïse prie pendant quarante jours pour obtenir le pardon des pécheurs, parce que la Loi même brisée, la faute commise peut être récupérée si le pardon est sincère. Et l'attachement que nous avons pour le jour du KIPPOUR, au-delà de la certitude du pardon, c’est aussi l’attachement à l'expérience historique propre à l'histoire d'Israël.  Et c'est pourquoi, au sujet de notre rencontre d’aujourd’hui, il me semble que c'est au delà d'une coïncidence, et au delà simplement d'une signification symbolique, ou alors très profondément symbolique, que ce soit précisément en un jour de Kippour qui suit l'année qui vient de s'achever, l'année 575O dans le calendrier hébraïque; une année qui a été considérablement féconde en événements et  intense à l'échelle universelle (il est inutile de les rappeler), ces événements qui, non seulement se relient très profondément au sort existentiel d'Israël, de la nation hébraïque restaurée, re-suscitée, sinon ressuscitée. Cette année 5750 qui commence, je le répète, et je le répéterai pour nous, a une résonance extrêmement importante, puisqu’elle commence la dernière partie du sixième millénaire de l'histoire du monde selon le calendrier hébraïque: eh bien, c'est comme si la Providence avait tenu à confirmer par la massivité des événements, une massivité telle qu'il est inutile de chercher ailleurs le sens des événements, à confirmer ce qui s'est passé après la Shoah, lorsque l'Etat d'Israël a été fondé dans les conditions d'ailleurs que vous savez. 

        Mon souhait c'est que le jour de KIPPOUR que nous allons passer ensemble, l'intention de nos prières soit que ce qui est en train de se passer pour l'universel humain se passe dans la plus grande paix possible, et qu'il y ait le moins possible encore de massacres d'humains demain !...

 

                                                                       Rabbin Léon ASHKENAZI

 

 

extraits de l’allocution prononcée au Yad-Vashem, lors de la réception officielle du groupe COEUR pour son premier voyage-démarche de repentance le 28.09.1990

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