Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

SEDER JUIF et PÂQUES CHRETIENNE

Par le frère Marcel DUBOIS

PARU DANS YERUSHALAIM n°5

 

            Avec une liberté, une franchise et une assurance qu'ils ne connaissaient guère dans la Gola, mais que permet à présent le rassemblement de leur peuple sur la terre d'Israël, les amis juifs qui m'entourent m'interrogent sur la signification de la Pâque chrétienne. Je suis très conscient du caractère insolite et incompréhensible de ma réponse. Pâques est pour moi la commémoration de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. Je sais qu'un tel propos est "scandale pour les Juifs comme il est folie pour les Gentils" (1 Cor.1.2)

            Il demeure pour le chrétien lui-même un paradoxe et une mise en demeure au-delà de toute raison et de toute logique. Tel est pourtant l'événement qui est au centre de ma foi, tellement central pour les chrétiens que "si le Christ n'est pas ressuscité, nous sommes les plus malheureux des hommes" (      ). C'est en effet la victoire de Jésus sur la mort qui est pour moi la clé d'intelligibilité du monde et de l'existence humaine, l'ultime réponse à l'absurdité de la souffrance et du mal. Si j'avais à résumer en une phrase la signification de Pâques, je citerais simplement ce que Paul écrivait aux Philippiens: "La foi nous le fait connaître, lui, la puissance de sa résurrection et la participation à ses souffrances, grâce à quoi nous lui ressemblons dans sa mort, dans l'espoir de parvenir à la Résurrection d'entre les morts." (Phi. 3.10)

 

            Telle est la certitude qui devrait animer nos vies, à contre courant de toute tristesse et de toute désespérance. "Je serai ta mort, ô mort" (1 Cor.15.55 - Es. 25.8) - Osée 13.14). Il ne s'agit pas seulement du rappel d'un événement passé mais d'un fait dont l'efficacité demeure présente et active.

            En sortant vivant du tombeau, Jésus a vaincu, dans sa mort, toute mort. Ceci devrait effectivement changer le sens d'une existence où s'exerce à tout moment la subtile et insidieuse morsure de la mort. Si les chrétiens vivaient, par la foi, dans l'actualité de cette certitude, aucune blessure, aucune usure, aucune détresse, aucun échec, ne devrait échapper à cette victoire de la vie. Le mystère de Pâques nous invite à découvrir en toutes les formes de la mort qui rongent à longueur de temps notre coeur et notre corps, autant de points d'application de la victoire de Jésus, autant d'invitations paradoxales à l'espérance et à la joie. On comprend dès lors la signification du salut qu'échangent, au matin de Pâques, les chrétiens de l'Eglise Orthodoxe: "Christ est ressuscité, ma joie,. Alléluia !"

            Comme on reconnaît un Juif à son amour de la vie, on devrait pouvoir reconnaître un chrétien à la joie qui émane du mystère pascal. Sommes-nous, en vérité, des témoins de cette bienheureuse assurance ? Je crains que sur ce point comme sur bien d'autres, plus gravement que sur les autres, nous ne soyons le plus souvent pris en défaut. Il est certain que nous ne méritons que trop le sarcasme de Nietzsche: "Pour me faire croire en leur doctrine, il faudrait qu'ils aient un peu plus l'air d'être sauvés !"  Quels que soient l'infidélité ou le contre-témoignage, telle est pourtant la signification de Pâques comme la fête qui est au coeur de notre foi.

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            De cette vérité si singulière, si insolite pour nos amis Juifs, si déroutante pour la raison, le chrétien qui vit en Israël découvre paradoxalement des harmoniques qui l'éclairent. C'est en effet à la célébration d'un Séder de Pâque que Jésus a lié l'annonce de son propre mystère. Quelles que soient les transpositions et les différences, il est plus facile ici que partout ailleurs de découvrir les continuités.

            La Pâque chrétienne fut, originellement, une Pâque juive. Dans son réalisme même, celle-ci permet de mieux comprendre celle-là.

            Il serait facile de montrer comment l'aventure singulière du peuple juif a, ici encore, une valeur à la fois unique et exemplaire. Pour introduire à l'histoire du salut, la liturgie pascale toute entière reprend comme un thème fondamental l'histoire des enfants d'Israël: l'exil et l'esclavage, la sortie d'Egypte, le passage de la Mer Rouge, l'entrée dans la terre promise, sont à jamais pour notre foi l'exemple des initiatives d'un Dieu qui sauve et libère son peuple. L'aventure chrétienne se déroule, elle aussi, selon un grand rythme de galouth et de Géoullah.

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            Mais, ce qui est le plus important encore, c'est l'attitude sacramentale dont la célébration de la Pâque est l'exemple et dont la tradition chrétienne a hérité: on pourrait l'appeler "l'actualité de la mémoire".

            "En toute et toute génération, c'est une dette pour l'homme de se considérer comme si lui-même était sorti d'Egypte". Cette phrase que les juifs relisent chaque année dans la Haggada, donne à la nuit de Pâque une signification actuelle et permanente. Pour la conscience du Juif attentif -et qui ne l'est pas cette nuit-là ?- ce rappel donne à la liturgie du Séder une valeur à la fois symbolique et réaliste. Pessah n'est pas seulement le souvenir ou la figure d'un événement passé, grandiose mais lointain, c'est la re-présentation, c'est-à-dire la manifestation présente et actuelle d'un haut-fait divin dont la réalité demeure contemporaine. Dieu fait appel à la mémoire de son peuple: à travers le rite du repas pascal et la lecture de la Haggada, chaque fils d'Israël est invité à faire sienne l'aventure de ses pères que Dieu a fait sortir d'Egypte. Il est proposé à chacun de vivre cette histoire personnellement et au présent.

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            Cet acte de mémoire fonde la conscience juive, lui proposant inépuisablement la source de son identité et de sa permanence à travers le temps. Pour retrouver l'élan de sa vocation originelle, Israël fait mémoire, tout au long du temps, de événement par lequel cette vocation lui a été manifestée. La commémoration historique est le lieu et le signe d'une mémoire plus profonde. En se souvent de cet événement passé, Israël le rejoint tel qu'il est regardé par Dieu dans le présent de son éternité. Il prend conscience de son identité, telle qu'elle est apparue dans la révélation du choix de Dieu. Ainsi, chaque fils d'Israël qui célèbre le Séder est-il tout ensemble contemporain de ses pères, la nuit où Dieu les a délivrés, et rendu présent à l'amour de Dieu pour son Peuple, dont le jaillissement demeure.

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            En invitant à cette attitude spirituelle, la liturgie du Séder propose à titre d'exemple privilégié la structure de toute rencontre avec Dieu, tant comme entrée dans la Présence que comme mémoire sacramentelle. Elle est à cet égard le modèle de toute célébration eucharistique et plus particulièrement le modèle du mystère pascal. De même que le souvenir de l'Exode est, pour le peuple juif, source d'un inlassable renouvellement, la mémoire de Pâques est à la source de la vie de l'Eglise et de la conscience chrétienne.

            Ainsi, le Séder de la Pâque juive et le sacrement du mystère pascal ont ceci en commun qu'ils présentent à la foi du croyant, en sa valeur éternelle, permanente et indéfiniment renouvelée, ce qui était mystérieusement inclus dans événement originel. Le chrétien ne peut pas ne pas s'émerveiller de cette continuité. D'autant plus que ces deux "mémoires" lui apparaissent comme les étapes d'un même dessein. Célébrer le mystère de la Résurrection, c'est affirmer d'une manière nouvelle que "le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants".

 

Frère Marcel DUBOIS

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