Chrétiens et juifs, ... des amis !

Le site de l'association COEUR: Comité OEcuménique d'Unité chrétienne pour la Repentance envers le peuple juif.

 

RETROSPECTIVE

10 ans de vie de l'association (1990-2000)

Eléments rassemblés et commentés par Marc Viénot,
publié dans Yerushalaim n°26 (Juillet 2001)

 

"En ce jour du Yom Kippour, une poignée d’hommes et de femmes, partis du village de Ein Karem, montent lentement la colline du mémorial juif du Yad Vashem, à Jérusalem. A l’initiative de deux français, un catholique, Henri Catta, et un protestant, le pasteur Henri Lefebvre, qui ont créé CŒUR, une association pour réparer les fautes des chrétiens à l’égard des juifs. Ils ont reçu un accueil bouleversant. Récit d’un moment qui fera date."

C’est ainsi que commençait un article paru dans le numéro du 25 octobre 1990 de l’hebdomadaire « LA VIE ». Et l’article continuait comme suit, sous la plume de Pierre CASTEL (extraits) :

Ils sont partis tout à l’heure de Ein Karem, un petit village de la périphérie de Jérusalem, au creux d’un vallon boisé. C’est là, selon la tradition, que Marie, enceinte, rendit visite à sa cousine Elisabeth qui portait Jean-Baptiste, et qu’elle chanta le Magnificat.

Mais maintenant, les esprits des pèlerins sont tournés vers le but à atteindre : au sommet de la colline, caché par les arbres, le Yad Vashem, le monument et mémorial élevé à la mémoire des six millions de juifs exterminés par les nazis …

Dans quelques heures, les trompes  (shofar) sonneront, au Mur occidental, le début du Yom Kippour. Ce jour-là, tout juif croyant demande à son prochain de lui pardonner ses offenses. Eux, les disciples du Christ, sont venus accomplir une démarche de repentance pour la haine entretenue au fil des siècles par les chrétiens d’Europe à l’égard des juifs « déicides ». Les crimes nazis n’auraient sans doute pas été possibles s’il n’y avait pas eu un terrain propice. Quel meilleur jour pour cette démarche que celui du Grand Pardon, et quel meilleur lieu que celui où les survivants ont voulu commémorer l’Holocauste (la Shoah, c’est-à-dire la Catastrophe), aboutissement monstrueux de vingt siècles d’antisémitisme ?

Le petit groupe a donc de quoi méditer pendant sa lente montée. Mais chacun se demande en silence quelle serait l’attitude des autorités du Yad Vashem. Certes, on savait qu’après quelques hésitations, elles avaient accepté d’être présentes, mais de quelle manière ?

L’accueil fut en réalité bouleversant : sans concession sur le passé ou le présent, mais prenant pleinement en compte la démarche de CŒUR. « Il y a cinquante ans, déclara le professeur Israël Gutman, directeur de la recherche au Yad Vashem, les peuples chrétiens ont assisté ou participé à l’indicible. Aujourd’hui en Europe orientale, la haine des juifs s’exprime à nouveau. Nous sommes un petit nombre, vous aussi. Mais vous et nous voulons enfin que ça change. »

Le docteur Lucien Lazare, chargé des « Justes des nations » (ceux qui ont aidé les juifs pendant la guerre), regretta la paralysie du Vatican, malgré « les positions très courageuses de l’épiscopat français », et fit remarquer que le Saint-Siège, en ne reconnaissant pas Israël, s’alignait sur les quarante-neuf états musulmans. Mais il rappela tout le travail accompli par les Amitiés Judéo-Chrétiennes et, s’adressant aux pèlerins, il leur dit: « Votre geste est d’une limpidité admirable, mais il n’est pas banal. C’est de Dieu, et non des hommes, que vous venez solliciter le pardon. Le pardon est un acte que nous restons impuissants à accomplir face à l’impardonnable ; mais il reste le recours à Dieu. Le pardon consiste à dire surnaturellement que l’impardonnable n’existe pas. »

Quant au rabbin Askhenazi, il parla d’un moment qui ferait date, tout en se demandant pourquoi il avait fallu tant de temps pour que les relations entre juifs et chrétiens commencent à changer, et pourquoi ce changement ne se produisait « qu’après un événement aussi épouvantable ».

Puis ce fut la cérémonie dans la crypte du souvenir. Au milieu des chants du rabbin et de la chorale, il fut demandé à Henri Catta et Henri Lefebvre de ranimer la flamme perpétuelle, et au père Marcel Dubois de chanter le psaume De Profondis en hébreu.

Il ne restait plus au petit groupe des pèlerins qu’à s’associer au jeûne du Kippour avant de rentrer en France, bien décidés à vivre au quotidien ce dialogue fraternel et exigeant entre juifs et chrétiens.

 

Dix ans déjà !  (en l'an 2000 ! ndlr)

Voilà comment en 1990, relaté par « La Vie », commença publiquement l’aventure de CŒUR. Au terme de ces dix ans, la vocation de C.Œ.U.R., constitué en Association au début de 1991, a-t-elle été ‘’remplie’’ ? A chacun de répondre selon sa conscience et ses attentes. Une chose est sûre, elle est bien loin aujourd’hui d’être ‘’accomplie’’. Car entre ces mots « remplie » et « accomplie », il est un abîme que le vocabulaire biblique prend soin de préciser: remplir une tâche, c’est faire effort chaque jour pour faire progresser l’action vers son but. Lorsque ce dernier est atteint en plénitude, c’est alors seulement que l’on peut dire que la tâche est accomplie.

C’est ainsi que Jésus, entrant dans les eaux du Jourdain pour y être baptisé par Jean le Baptiste, dit : « …il convient que nous accomplissions ainsi toute justice »(Matthieu 3.15). C’est ici le sens de « remplir » , car Jésus inaugure à ce moment sa fonction messianique terrestre qui va durer plus de deux ans. Lorsqu’il expire sur la croix, sa mission de salut ayant été portée à sa plénitude de réalisation dans le Plan de Dieu, il prononce les mots : « Tout est accompli »(Jean 19.30) et c’est bien là le sens d’accomplissement plénier, d’achèvement. Le texte de l’évangile, en grec, emploie deux verbes différents dans ces deux versets.

La revue Yerushalaïm, publiée par notre association depuis le début de 1994, est le témoin durable de la tâche « remplie » année après année et nous souhaitons ici en rappeler l’itinéraire en reprenant des extraits d’articles parus dans nos différents numéros. Nous allons y retrouver tout à la fois l’intuition initiale, la complexité, mais aussi la richesse du contexte ambiant, les péripéties de l’itinéraire, les fruits à ce jour, l’immensité de ce qui reste à « remplir » pour que les espérances formulées par l’Apôtre Paul connaissent l’accomplissement plénier qu’il a prophétisé :  «  …l’endurcissement d’une partie d’Israël durera jusqu’à ce que soit entré l’ensemble des païens. Et alors tout Israël sera sauvé » (Rom. 11. 25,26).

 

L’intuition initiale

 

« Les deux Henri » - c’est ainsi que l’on désignait familièrement Henri Catta et Henri Lefebvre - s’étaient rencontrés au cours des ‘’Montées de Jérusalem’’, qui conduisaient des chrétiens appartenant à des Eglises diverses, à « monter » en Terre Sainte pour se demander mutuellement pardon pour leurs divisions séculaires et pour renouer avec les Eglises locales une relation fraternelle que les péripéties et égoïsmes de l’histoire avaient éloignées de leur communion. On avait alors coutume de dire que l’unité ne se ferait ni à Rome, ni à Genève, ni à Constantinople, ni à Cantorbéry, mais à Jérusalem !

Henri Catta a rappelé ultérieurement, à l’Assemblée Générale de C.OE.U.R. du 6 Février 1994, le lien de paternité-filiation qui unit les ‘’Montées de Jérusalem’’ et  ‘’C.OE.U.R’’.

Voici comment il l’a exprimé :

 

Le ‘’berceau’’ de C.OE.U.R.         (Yerushalaïm N° 1  -  1er Trimestre 1994 - p. 11)  

Il y a quatre ans, Henri Lefebvre et moi, nous évoquions à Gagnières (NDLR: le Centre Chrétien de Gagnières dans le Gard fut mêlé à ces activités dès leurs débuts) l’intuition que Thomas Roberts avait exprimée devant nous pour la première fois, précisément en ce même lieu, à propos des « Montées de Jérusalem » . Ensemble, nous avons été saisis de la nécessité d’élargir la portée des voyages annuels à Jérusalem afin d’en poursuivre les intentions dans la fidélité de celui qui a joué un si grand rôle dans le Renouveau chrétien. …

Il ne me paraît pas inutile de rappeler plusieurs caractéristiques de la première Montée qui avait rassemblé plus de 700 participants. Ceux qui ont eu le privilège d’en avoir été témoins, ne peuvent oublier les demandes de pardon réciproques formulées par les protestants et les catholiques, en raison des péchés de leurs pères et des leurs, péchés qui furent cause de nos divisions, des guerres de religion, des exclusives et des dédains, qui ont fait tant de mal au cœur du Christ …

Nous nous souvenons tous aussi de la magnifique surprise de ce samedi de Pentecôte, dans les jardins du Patriarcat orthodoxe, au Mont des Oliviers, et du changement de ton dans l’allocution du Patriarche qui s’était écrié, comme inspiré : « Je vois rayonner sur vos visages la grande Eglise du Christ » …

C’est à l’honneur des organisateurs d’avoir préparé l’accueil des chrétiens venant de France, chez des chrétiens arabes vivant à Jérusalem, Bethléem ou Nazareth. Des liens se sont ainsi tissés avec ces chrétiens qui se sentaient les plus isolés du monde … On connaît moins la richesse de foi de ces palestiniens qui, au cours de réunions de prières proclamaient, et pas nécessairement en accord avec leurs abounas (leurs prêtres), que le jet de pierres ne correspondait pas à l’esprit de l’Evangile…(NB: c’était le temps de la première intifida !)

Cependant, Henri et moi étions frappés de la sorte d’ignorance, non pas voulue, mais conséquence de la situation politique, dans laquelle les pélerins étaient tenus quant à la population juive du pays dans lequel ils se rendaient … Lorsqu’on est juif, habitant sur la terre d’Israël, faut-il donc croire en Jésus ressuscité pour avoir droit au regard des « Goïms » ? …

Il devenait tout naturel de se demander si, en allant à Jérusalem, notre souci de chrétiens ne devait pas nous pousser à tenter la réconciliation, à présent, avec nos frères juifs, qui ne sont pas des étrangers dans la foi, mais bien nos frères aînés, puisque héritiers du peuple choisi par le Tout Puissant pour révéler aux nations qu’il n’y a qu’un seul Dieu.’’.

On voit bien ici la genèse de l’intuition qui a conduit à la vocation de C.Œ.U.R. Cette genèse a été maintes fois explicitée dans Yerushalaïm, notamment dans les lignes suivantes :

 

 

Naissance et vocation de C.Œ.U.R.          

(Yerushalaïm N°18 - 1er. Trim. 1999 -  p. 4 )

A l’origine de la constitution de C.Œ.U.R. en 1990, il y a l’évidence de cette intuition partagée par les «deux Henri», selon laquelle les Églises chrétiennes divisées ne seraient pleinement bénies dans les démarches de réconciliation mutuelle, que si toutes ensemble faisaient ‘’repentance’’ devant Dieu pour tant de siècles de rejet, de persécutions, parfois de massacres physiques, et aussi de malédictions, c’est à dire d’attentats de caractère spirituel, opérés au détriment du Peuple Juif, l’Élu, leur aîné dans la foi.

C’est cette conscience d’une nécessaire démarche chrétienne œcuménique de nature jubilaire concernant le Peuple Juif, qui a déterminé à la fois le choix du sigle C.Œ.U.R. et celui de la démarche qui s’imposait de la part de ces chrétiens pour la manifester dans son authenticité. Il ne s’agissait pas d’émouvoir les foules, d’user de voies médiatiques, mais essentiellement de manifester cet esprit de repentance, à Jérusalem, par une participation discrète au jeûne et à la prière des Juifs au Yom Kippour, précédée d’une montée au Yad Vashem et d’un recueillement dans la crypte de la Shoah.

 

C’est dans cet esprit qu’un groupe de C.Œ.U.R., encore informel, a effectué la première démarche de repentance, discrète et publique, à Jérusalem au Yom Kippour 1990. Démentant quelques mises en garde chrétiennes préalables en France, l’accueil reçu sur place de la part des Juifs reste gravé dans la mémoire des participants venus de divers pays européens et appartenant à plusieurs Églises.

 

 

Certains souvenirs en ont été rappelés dans ce même Yerusahalaïm  N° 18 p.4 :

La personne qui inspectait nos bagages à l’aéroport de Lod, apprenant qui nous étions et l’objet de notre venue, nous a dit avec un sourire triste , mais le regard plein de reconnaissance : « Eh bien vous avez mis le temps, cela fait vingt siècles qu’on vous attend  !».

Et le regretté Léon Ashkénazi, nous accueillant dans le grand auditorium du Yad Vashem, nous a déclaré : « Je viens de vous entendre et je compte combien vous êtes (70) …Je vais laisser dans ma poche le discours que j’avais préparé et vous parler avec mon cœur …Votre choix  du Yom Kippour pour cette démarche répond à une intuition qui nous touche profondément …Nous voyons en vous les prémices des temps messianiques …». Nous avons déouvert alors combien le judaïsme est attentif aux nombres dans la Bible, comme dans la vie; et soixante-dix, pour un juif, c’est le chiffre des « nations ».

 

Au retour en France, la décision a aussitôt été prise de constituer C.Œ.U.R. en association. C’est alors que les Fondateurs, Henri Catta, Henri Lefebvre, le Père Marcel Dubois, Elzbieta Twarowska et Antoine Lemineur en établirent les statuts, dont voici l’article 3, ‘’Objet Social’’:

 

‘’L’association a pour but de :

· manifester vis-à-vis de Dieu et du Peuple Juif la repentance des Chrétiens pour l’attitude qu’ils ont eue au cours de trop longs siècles: car, en se basant sur des théologies erronées de ‘’rejet’’ et de ‘’substitution’’, ils ont laissé se développer haines et persécutions en totale contradiction avec l’Évangile.

· encourager tous les chrétiens, à quelque Église ou dénomination qu’ils appartiennent, à mieux comprendre et témoigner des racines et composantes juives du Peuple Chrétien et de la pérennité de l’élection et des promesses de Dieu au Peuple Juif.

· agir en se référant aux sources bibliques, héritage commun reçu de Dieu, en conformité au dessein de salut du Père sur le monde. Ce dessein est, conformément à la volonté de Jésus dans le don de sa vie, de rassembler dans l’unité tous les enfants de Dieu dispersés’’.   (Évangile de Jean chap. 11 verset 52)

 

Depuis lors, chaque année, sauf en 1997, un groupe de membres de C.Œ.U.R. est venu à Jérusalem pour participer au Yom Kippour et  monter silencieusement au Yad Vashem.

 

 

Le contexte: une évolution contemporaine

 

La démarche de C.OE.U.R. n’a pu être conçue et porter ses fruits que parce qu’elle  s’est insérée dans une évolution déjà existante des relations entre Juifs et Chrétiens. L’essentiel de cette évolution s’est manifestée, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, par la prise de conscience parmi les nations occidentales des horreurs de la Shoah, terrifiant événement survenu sur un continent et au sein d’une civilisation qui avaient été le berceau du Christianisme, mais berceau marqué par tant de siècles d’antisémitisme et d’antijudaïsme.

 

Le choc provoqué par la découverte de ce génocide nazi dans toute son inimaginable démesure a ouvert nombre de chrétiens à un autre regard sur ce Peuple juif en diaspora parmi eux, comme il a permis à l’ONU de voter en 1948 une résolution permettant la restauration de la Nation Juive sur la Terre d’Israël.

 

Dans cet immédiat après-guerre, un dialogue judéo-chrétien a pris corps, sous des formes multiples. Nous ne pouvons qu’en résumer ici les principales étapes, en rappelant certaines sources antérieures au conflit mondial lui-même :

 

Jacques Maritain      (Yerushalaïm  N°4   - 4e. trim. 1994  p. 2 )

Dans un article publié deux ans avant la deuxième guerre mondiale et qu’il intitulait « l’impossible antisémitisme », Jacques Maritain analysait déjà « cette tentation sournoise qui, comme une erreur ou un vice de l’esprit, a contaminé au long des siècles et menace encore la conscience chrétienne. » Il ajoutait : « Au point de vue de sa caractéristique morale et dans les perspectives catholiques, et lorsqu’il se répand parmi ceux qui se disent disciples de Jésus-Christ, l’antisémitisme apparaît comme un phénomène pathologique, qui révèle une altération de la conscience chrétienne. Celle-ci projette en l’autre, en l’occurrence le peuple juif, les maux et les manques dont elle est affligée; en donnant libre cours à des sentiments de haine qu’elle croit justifiés par la religion, elle se cherche à elle-même une espèce d’alibi ».

Ecrites en 1937, ces lignes avaient une valeur sinistrement prophétique : les événements ont montré à quelle aberration tragique aboutissait cet ‘’acte manqué collectif’’ qu’est l’antisémitisme.  (Frère Marcel Dubois, Supérieur de la Communauté Dominicaine Saint Isaïe à Jérusalem)

 

 

 La Charte de Seelisberg                        (Yerushalaïm N° 1 - 1er. Trim. 1994 - p. 4 )

C’était peu après la deuxième guerre mondiale, en 1947. Des personnalités chrétiennes et juives se réunirent à Seelisberg, en Suisse. Traumatisés par le génocide perpétré par les nazis entre 1942 et 1945, et dont six millions de juifs furent victimes, ces hommes voulaient réfléchir sur les causes profondes qui rendirent possibles ce massacre, unique par son étendue.

Une de leurs conclusions accusa ‘’l’enseignement du mépris’’ qui, durant des siècles, s’ajouta à un antisémitisme à caractère religieux, fondé sur l’accusation de déicide, et qui condamnait, à travers les siècles, les juifs et leurs descendants à une malédiction éternelle.

 

La conférence concrétisa ses débats par la ‘’Charte de Seelisberg’’ qui demandait, entre autres, la réforme de certains enseignements ayant mené à la haine ou au mépris du Juif, ainsi que la condamnation de l’antisémitisme par le christianisme

Si Seelisberg n’eut pas d’échos véritables sur les masses chrétiennes, il fut à l’origine des groupes d’amitié judéo-chrétienne. Des réunions, des cercles d’études, se formèrent en France et dans d’autres pays d’Europe.

 

Des ouvrages comme le ‘’Jésus et Israël’’ de Jules Isaac, un des promoteurs de Seelisberg, son ‘’Enseignement du mépris’’, le ‘’Bréviaire de la haine’’ de Poliakov et d’autres, provoquaient une curiosité envers le judaïsme et le désir d’en connaître les traditions, la pensée, la liturgie.           (Max Warshawski, grand Rabbin honoraire de Strasbourg)

 

 

Jean XXIII et Jules Isaac                       (Yerushalaïm  N° 16  - 3ème  trim. 1998 - p. 8)

Fin 1997 a été publié le livre de Luigi Accatoli ‘’Quand le Pape demande pardon’’, ouvrage dans lequel ce journaliste italien, observateur religieux pour le compte du ‘’Corriere della Sera’’, a rassemblé des textes très divers émanant de l’Église Catholique, constitués principalement de décisions et déclarations des papes récents qui avaient manifesté le souci, à l’aube du troisième millénaire, que l’Église prenne en charge avec une conscience plus vive le péché de ses enfants, dans le souvenir de toutes les circonstances où, au cours de son histoire, ils se sont éloignés de l’Esprit du Christ et de son Évangile, présentant au monde le spectacle de façons de penser et d’agir qui étaient de véritables formes de contre-témoignage et de scandale. Nombre des textes figurant dans ce livre concernent les relations entre Chrétiens et Juifs :

 

Jean XXIII a modifié deux prières qui offensaient les Juifs et les Musulmans. Ce fut une façon de s’excuser pour ces offenses séculaires. Il a voulu ensuite que Vatican II aborde sous un nouveau jour les relations avec les frères séparés et les juifs.

 

Ce jour-là, a raconté le Cardinal Béa, au cours de la liturgie solennelle (du Vendredi Saint), le pape Jean donna, de but en blanc, l’ordre d’omettre, dans la fameuse prière pour les juifs, le déplaisant adjectif ‘’perfides’’ qui aujourd’hui sonne si mal, même si dans le latin médiéval auquel il remonte, il signifiait simplement ‘’non croyants.’’ Ce geste émut l’opinion publique juive et suscita de grands espoirs …

 

Une nouvelle prière (introduite avec le missel de Paul VI) est bien différente et semble avoir été inventée par un autre peuple:  ‘’ Prions pour les Juifs, à qui Dieu a parlé en premier, qu’ils progressent dans l’amour de Son Nom et de la fidélité à Son Alliance’’.

 

La suppression de ‘’perfides’’ ne fut pas la seule innovation liturgique voulue par Jean XXIII en faveur des Juifs. Une autre expression peut-être plus terrible que celle du Vendredi Saint figurait dans le rite du baptême, quand le baptisé était issu du judaïsme. Le célébrant devait prononcer cette invocation :  ‘’Prends en horreur la perfidie judaïque’’. La phrase fut supprimée en 1960. 

 

La suppression du mot ‘’perfides’’ attira l’attention de l’historien juif français Jules Isaac qui avait perdu sa femme et sa fille dans les camps de concentration. Il demanda à parler au pape et fut reçu le 13 Juin 1960, lui remit un mémoire sur l’opportunité d’une révision de l’enseignement chrétien concernant les Juifs et suggéra la création d’une sous-commission chargée d’étudier le problème…

C’est à la suite de cette rencontre que mûrit en Jean XXIII l’idée que le Concile devait s’occuper de la question juive. Le 18 Septembre 1960, il confia le dossier au Cardinal Béa. En présentant au Concile le texte sur les Juifs (4e. chapitre du schéma sur l’œcuménisme), le 19 Novembre 1963, le Cardinal Béa put ainsi invoquer l’autorité de Jean XXIII  qui était décédé cinq mois plus tôt.’’

Nombreuses ont été les références de notre revue Yerushalaïm au tournant officiel qu’ont prises les relations judéo-chrétiennes à partir du Concile Vatican II.

C’est un changement radical du regard porté par l’Eglise Catholique sur les Juifs et le Judaïsme qui a résulté de divers textes, notamment de la ‘’Déclaration sur l’Eglise et les Religions non chrétiennes’’, dite ‘’Nostra Aetate’’ qui, parmi tous les documents conciliaires, tient une place particulière. Nous reproduisons ici quelques commentaires que nous avions rassemblés. 

 

A propos de « Nostra Aetate »                         (Yerushalaïm  N° 12 - 2ème. trim. 1997 -  p. 12 )

« Scrutant le mystère de l’Eglise, le Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament avec la lignée d’Abraham …

C’est pourquoi l’Eglise ne peut oublier qu’elle a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l’antique Alliance et qu’elle se nourrit de la racine de l’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l’olivier sauvage que sont les Gentils… »

Ce chapitre 4 sur le Judaïsme est le seul document théologique du Concile qui ne comporte aucune référence à la tradition chrétienne et s’appuie exclusivement sur l’Ecriture (et en cela, le Concile a fait un document ‘’protestant’’, ‘’Scriptura sola’’, l’Ecriture seule).     (Père Michel Remaud - Professeur au Centre Ratisbonne à Jérusalem)

 

Une réflexion Protestante sur Nostra Aetate (Yerushalaïm    21 - 3e. trim. 1999 )

‘’ Voilà que pour ce décret particulier, les rédacteurs n’ont pas pu s’appuyer sur la réflexion des Pères de l’Eglise, mais uniquement sur les textes bibliques. C’est le seul texte de tout le Concile qui présente cette particularité. Qu’est-ce que cela veut dire pour nous tous, catholiques et protestants ?  Cela veut dire que si nous voulons réfléchir sur la question juive, nous ne pouvons nous ressourcer dans nos traditions, quelle que soit l’importance que nous leur accordons, mais nous devons en revenir à une réflexion éclairée, nous l’espérons, par l’Esprit Saint, uniquement à partir des textes bibliques.

Cinq ou six ans avant le Concile, le grand théologien protestant Karl Barth (d’origine suisse, enseignant en Allemagne, il a été expulsé par le régime du IIIème Reich, parce qu’il s’opposait à l’antisémitisme) écrivait : La question décisive n’est pas : « que peut être la Synagogue juive sans Jésus Christ ? » mais : « qu’est-ce que l’Église aussi longtemps qu’elle a en face d’elle un Israël qui lui est étranger et qui s’oppose à elle ? »

Il allait même jusqu’à dire : « Le mouvement oecuménique d’aujourd’hui souffre plus gravement de l’absence d’Israël que de celle des Orthodoxes ou des Catholiques ».      (Pasteur Alain Schvartz)

 

 

Comité Catholique pour la Repentance au sujet du Peuple Juif (note 1)         (Yerushalaïm  N° 9 - 2ème trim. 1996 - p. 14 )

Ce Comité, dont le but est avant tout spirituel, veut promouvoir cette repentance libératrice, conversion de l’intelligence en même temps que du cœur. Il propose pour cela, de manière encore discrète, des journées de jeûne et de prière, en Avent et en Carême(avec un projet de rituel), journées auxquelles s’associent de nombreuses communautés contemplatives.

 

Il envisage, par d’autres voies également, de sensibiliser les catholiques au mystère d’Israël qui, bien qu’occulté, est au cœur du mystère de l’Eglise (Cf. Nostra Aetate). C’est ainsi qu’en 1963, il a rédigé une note à l’intention des évêques au moment du Synode sur la réconciliation. 

 

Occasionnellement, le Comité élargit ces rencontres, invitant protestants, anglicans, orthodoxes vivant une semblable démarche, à partager une prière commune de repentance au sujet de nos ‘’frères aînés’’         (Marie Thérèse Huguet , théologienne)

 

 

L’Enseignement du mépris…puis de l’estime (Yerushalaïm  N° 13 - 3ème trim. 1997)

Depuis le schéma sur les Juifs de Vatican II, en 1965, on a assisté à la mise en chantier d’un ‘’enseignement de l’estime’’ en remplacement du traditionnel ‘’enseignement du mépris’’ dont Jules Isaac avait démonté les rouages; de nombreux religieux et laïcs français ont contribué à la formulation et à la mise en œuvre des doctrines nouvelles. Parmi les artisans de cette révolution figurent l’oratorien Pierre Dabosville, le dominicain Bernard Dupuy, le père Jean Dujardin, Paul Démann, père de Sion, le père Georges Passelecq, le père Roger Braun, le Cardinal Decourtray, le Professeur Kurt Hruby, etc. Ils ont leur équivalent à l’étranger, notamment le cardinal Béa et le pape Jean XXIII lui-même…

La révision de l’enseignement sur les Juifs reçut de Vatican II une impulsion décisive. Le grand rabbin Jacob Kaplan constatait que: ... « Nostra Aetate a été l’objet de critiques trop justifiées, de suppressions regrettables, notamment du fait d’interventions arabes, mais que le schéma sur les Juifs n’en permettait pas moins aux hommes de bonne volonté de travailler pour une grande amélioration des rapports entre Chrétiens et Juifs. »

 

Cette amélioration peut être constatée dans l’importante déclaration de l’Épiscopat de France de 1973 qui allait, sur certains points, au-delà de la déclaration conciliaire. L’antisémitisme , par exemple, n’y était plus simplement  « déploré », mais « condamné ».

Et l’Épiscopat français affirmait des positions théologiques novatrices à mettre en œuvre dans l’enseignement : « Il faut considérer comme une erreur théologique, historique et juridique de tenir le Peuple Juif pour indistinctement coupable de la Passion et de la mort de Jésus. Contrairement à une exégèse ancienne, on ne saurait déduire du Nouveau Testament que le Peuple juif a été dépouillé de son élection. D’autre part, il est faux d’opposer judaïsme comme religion de crainte et christianisme comme religion d’amour ».

                                          Les orientations de l’Episcopat de France exhortaient aussi à « une compréhension juste du judaïsme, qui affirme la valeur actuelle de la Bible toute entière et que la première Alliance n’a pas été rendue caduque par la Nouvelle, car elle en est , au contraire, la racine, la source, le fondement et la promesse ».   (Paul Giniewski - Ecrivain juif)

 

 

Déclaration des Evêques  allemands à Wurzburg, le 23 Janvier 1995, à l’occasion du 50ème. anniversaire de la libération d’Auschwitz.                                           (Yerushalaïm N°9   p. 11)

 

…à l’époque du IIIe. Reich, les chrétiens allemands n’ont pas réagi, comme on aurait pu l’attendre, à la montée de l’antisémitisme raciste. Les catholiques portent le poids de beaucoup de fautes : beaucoup se sont laissés séduire par l’idéologie du national-socialisme, ils sont restés indifférents à l’égard des crimes commis contre les biens et la vie des juifs. Certains ont même contribué aux meurtres, devenant eux-mêmes des assassins…

Les manifestations de défense des juifs persécutés n’ont jamais été qu’individuelles : même au cours des pogroms de novembre 1938, aucune protestation officielle explicite ne s’est élevée pour condamner les incendies et  pillages de synagogues, les profanations de cimetières, les pillages de milliers de magasins, les ravages opérés aux domiciles, les humiliations, les violences et les meurtres dont ont été victimes les juifs…

Notre échec et la faute de ces temps prennent une dimension ecclésiale …Au temps du national-socialisme, à part quelques initiatives individuelles, l’Église en tant qu’entité communautaire, a vécu le dos tourné au destin du peuple juif persécuté, le regard fixé sur la sauvegarde de la sécurité de ses propres institutions et la bouche fermée au sujet des meurtres que les nazis commettaient sur le peuple juif. La crédibilité de notre volonté de changer d’attitude dépend foncièrement de notre aveu et de notre disponibilité à tirer la leçon douloureuse de ces fautes commises dans l’histoire de notre pays et de notre Église. Nous prions le peuple juif de bien vouloir entendre notre déclaration de conversion et de volonté de changement…

L’Eglise reconnaît et respecte la spécificité du peuple juif. Elle doit apprendre à nouveau que ses racines sont en Israël et qu’elle est liée avec Israël par l’héritage commun de la foi, de l’éthique et de la liturgie…

 

Le père Marcel Dubois est désigné comme lauréat du Prix Israël                          (Yerushalaïm N° 9  p. 9   2ème. trim. 1996)

Le jury du Prix Israël de philosophie a désigné cette année le professeur Marcel Dubois de l’Université hébraïque de Jérusalem comme son lauréat. Tout commentaire serait superflu si l’éminent philosophe n’était pas frère dominicain. Marcel Dubois a choisi, il y a plus de trente ans, de vivre à Jérusalem et de se faire naturaliser Israélien. Il a rejoint une communauté catholique qui prie en hébreu, dès avant la réunification de la ville en 1967 et qui reste établie au sein des quartiers juifs de la capitale. Sa nomination de professeur au département de philosophie de l’Université hébraïque date de 1968 et il a dirigé ce même département de 1980 à 1985.

Marcel Dubois a cumulé ces charges avec celle de consulteur du Saint Siège pour les relations religieuses avec le Judaïsme. Pour qui connaît la longue histoire de ces relations, faites de délégitimation, persécutions et activisme missionnaire, auxquelles ont riposté de la part des juifs, méfiance, aversion et parti-pris de séparation, surtout à l’encontre des ecclésiastiques, la démarche de Marcel Dubois, prêtre, venu s’établir en plein cœur d’une population intégralement juive pourrait sembler une bravade un brin  provocatrice. Ou bien un pari perdu d’avance. Comment, en quelques années seulement, combler un handicap lourd de nombreux siècles d’ignorance et d’hostilité réciproque ? Et qui plus est, dans un contexte où la politique de l’Eglise officielle vis-à-vis d’Israël obéissait à cette tradition d’ignorance hostile ? Autant se vanter d’être capable de liquéfier la banquise !

 Et pourtant, ce défi stupéfiant, Marcel Dubois en a fait sa biographie, quasiment seul. Le moins surprenant n’est pas le fait que cette solitude n’aura été que très  brève, car des partenaires juifs israéliens ont surgi et marché à la rencontre de Marcel Dubois. La force révolutionnaire émise par ce prêtre catholique, décidément stupéfiant, est d’un rayonnement  tel que, non seulement, il a été ‘’normalisé’’ en tant que citoyen israélien comme les autres, mais, qu’au surplus, un jury juif a fait de lui le lauréat du Prix Israël.

 Je ne connais pas d’homme qui, plus que Marcel Dubois, ait servi à la fois, et l’Eglise où il adresse ses prières à Dieu, et la patrie dont il a choisi de partager le sort.      

                                                 ( Lucien Lazare, historien       Membre du Yad Vashem)

 

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